Afflux sans précédant de réfugiés vers Lesbos. Que fait l’UNHCR ?

Dimanche 9 août 2015

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Eric Kempson est un homme très très très en colère. Contre l’UNHCR. Lui et sa femme Philippa vivent au nord de Lesbos, une île grecque, avec vue sur la mer et les côtes turques qui se trouvent à quelques miles. Hier encore, il « recevait » 17 bateaux surchargés de migrants et réfugiés. Il y a quelques mois, lorsque l’hémorragie a commencé, le peintre anglais a décidé qu’il ne pouvait plus rester les bras ballants devant ces arrivages quotidiens de familles fuyant désespérément la guerre. Ils se sont organisés, sans moyens, réussissant à mobiliser des volontaires pour les assister. Aujourd’hui ils reçoivent de nombreux colis – beaucoup de vêtements d’enfants – du monde entier et accueillent des bénévoles. Peu à peu leur action se fait connaître, via les réseaux sociaux.

Chaque jour, lui et sa femme scrutent la mer, comptent les bateaux, vont à la rencontre des arrivants – ceux qui ont la chance d’arriver -, organisent l’accueil, fournissent les boissons et de quoi se sustenter. Des serviettes pour se sécher également car souvent les fuyards arrivent trempés. Des couches pour les bébés, des jouets pour les enfants, aussi… Sans oublier les conseils et les paroles de réconfort. Bref, ils font leur maximum pour rendre plus doux le terrible exode de ceux qui laissent tout derrière eux.

Puis ils organisent le transfert en voiture jusqu’aux camps, aux abord de Mytilène. Jusqu’à très récemment, ceux qui transportaient les migrants en voiture risquaient plusieurs années de prison pour trafic d’êtres humains. L’on pouvait voir des cohortes de marcheurs sur la route qui mène au nord de l’île. Trois jours de marche !!! Pas le droit de prendre le bus, pas le droit de prendre un taxi. Brûlés par le soleil, assoiffés, épuisés. Les pères portant les enfants sur les épaules. Même régime pour les femmes âgées. Cinquante kilomètres par 36 degrés à l’ombre !  Depuis peu les autorités grecques ont enfin levé l’interdiction faite aux îliens de les transporter.

Voir la vidéo d’Eric Kempson : « La marche de la mort ». Il est hors de lui : « J’en appelle au premier Ministre de Grèce ! Cette marche, c’est condamner à mort les bébés ! Vous envoyez ces gens à la mort ! Il y a trois femmes enceintes et un vieil homme malade !  » Quand cette vidéo a été tournée, il était encore interdit de transporter les réfugiés par voiture ou bus (une heure de voiture contre trois jours de marche sans eau ).

Il faut aussi louer le peuple grec pour sa solidarité (voir post : Les femmes et les enfants d’abord !) : chaque jour, sans faire de vidéos, ils prennent aussi les réfugiés dans leurs voitures pour les transporter à Mytilène. Eric Kempson salue leur courage et dit : « Cela me fait pleurer », très bouleversé par ce à quoi il assiste. Sur une vidéo, il montre les îliens attendant les réfugiés avec leurs voitures pour les transporter :

Ensuite direction les camps de Moria ou de Kara Tepe (colline noire en turc) où les migrants doivent se livrer à la police pour être enregistrés. Mais l’état des camps est… indescriptible et je vous laisse juge et témoin de la colère d’Eric Kempson :

Et la sa colère envers l’UNHCR :

Il en est venu à gérer la propreté du camp de Kara Tepe, aidé de quelques bénévoles ! Cela passe également par le nettoyage des toilettes. Et là c’est une énorme colère dont il fait part sur Youtube. Les toilettes sont dans un état indescriptible : « Que fait l’UNHCR ? » s’emporte-t-il sur la vidéo où il montre très peu les refugiés, par égard pour eux.

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Chaque jour le nombre de migrants et réfugiés entre la Turquie et l’île de Lesbos ne cesse d’augmenter. Des milliers de migrants et réfugiés se ruent chaque jour vers la grande île grecque, via Assos et Ayvalik en Turquie, les deux points les plus proches des côtes de l’île.

Acheminés d’abord par la route depuis Izmir ou Istanbul par des gangs de passeurs – la « route » semble maintenant parfaitement rôdée -, les familles désespérées sont livrées de nuit à la mer, sur des canots pneumatiques, avec pour seule consignes d’aller tout droit.

A Lesbos, elles débarquent généralement sur les côtes nord de l’île, à une cinquantaine de kilomètres du port de l’île, Mytilène, qu’elles doivent rejoindre à pieds. Un passage de quelques jours, par un camp putride leur est nécessaire, le temps d’obtenir les papiers leur donnant le droit de circuler librement en Grèce durant un an, puis elles embarquent pour Athènes, où commence une nouvelle Odyssée jusqu’au nord de l’Europe qu’elles espèrent toutes atteindre un jour.

L’île de Lesbos en Grèce est devenue aujourd’hui le premier point d’entrée dans l’espace Schengen, dépassant Lampedusa. Submergée, livrée à elle-même, la population locale se débrouille avec les moyens du bord pour aider ces cohortes de familles en train de fuir les horreurs de la guerre. A présent, de plus en plus volontaires viennent du monde entier pour donner un coup de mains.

En Turquie, des centaines de candidats à l’Europe sont arrêtés chaque nuit. Mercredi, 57 afghans étaient arrêtés à Ayvalik, dont femmes et enfants. Jeudi c’étaient 128 réfugiés partis d’Assos qui étaient refoulés par les gardes-côtes turcs. Le 1er août la police turque arrêtait 349 réfugiés sur deux îles en face d’Ayvalik (des passeurs locaux se chargent de les mener sur ces îles, certains ont été arrêtés puis relâchés après quelques mois de prison). Le 25 juillet, 250 migrants étaient secourus par les garde-côtes turcs en 6 endroits différents. Et ainsi de suite. Quant à Eric Kempson, de l’autre côté de la mer, chaque jour il voit arriver entre dix et vingt canots surchargés.

Chaque jour hommes, femmes, enfants traversent la mer Egée sur des embarcations surchargées au péril de leur vie.

Ce matin encore, à Ayvalik où je me trouve, j’apprends qu’hier un minibus surchargé de familles afghanes principalement s’est renversé – on imagine ce que cela peut vouloir dire quand il s’agit de migrants, de réfugiés et de monnaie sonnante et trébuchante. Soixante personnes en route pour Assos, avant le périlleux voyage vers la Grèce à soixante sur un canot pneumatique. Neuf morts. Les blessés ont été transportés à l’hôpital d’Edremit.

Après avoir rejoint Athènes, un périlleux périples attend ces familles en route pour le nord de l’Europe, où les attendent toutes sortes de mafias, notamment en Macédoine, pour leur extirper un peu plus d’argent. Ils devront faire une partie du chemin à pieds et à vélo.

La Hongrie est en train de construire une barrière de 4 mètres de haut à sa frontière avec la Serbie et la Bulgarie a édifié une clôture de barbelés le long de sa frontière avec la Turquie pour juguler le flux des désespérés mais ceux-ci trouveront toujours le moyen de passer, ce sera plus difficile et dangereux, voilà tout.

Alors oui, que fait l’UNHCR ? Le phénomène est connu, le nombres de réfugiés l’est aussi, les causes le sont également. On sait aussi que rien ne les arrêtera. Pourquoi cet organisme, dont le rôle est de gérer et protéger les réfugiés, a-t-il choisi de laisser ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants affronter tous les dangers, livrés à eux-mêmes ainsi qu’aux mains des passeurs, et payer plus de dix fois le prix d’un billet d’avion ?

Ah ! Information de dernière minute. On me dit que finalement l’UNHCR et Médecins sans frontière payent quelques bus depuis la semaine dernière…

Lire aussi mon post sur ce sujet : Exode ininterrompu sur les routes de Lesbos

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