Pakistan. Prisonnières du pain

Islamabad, 18 mai 2013

Reportage radio en ligne : Autour d’un tandur, dans les rues de la capitale pakistanise.

Pour aider ces veuves, cliquez ici : Les veuves du tandur 

 English version

Ces femmes, veuves pour la plupart, passent chaque jour 7 à 8 heures assises en face du tandur pour recevoir quelques nans (pains). © Sylvie Lasserre

Elles sont assises en tailleur sur des tapis de plastique posés sur la poussière du trottoir, juste en face du « tandur« , le four à nans, les pains en forme de galette d’Asie centrale et du Pakistan. Ce sont des veuves pour la plupart, ou bien des femmes dont les maris handicapés sont incapables de travailler. Des réfugiées afghanes aussi, dont les familles ont été chassées par l’invasion soviétique en Afghanistan (1979 – 1989) et qui n’ont jamais réussi à reprendre pieds.

Chaque jour, les femmes arrivent invariablement entre 16h00 et 17h00 et prennent place sur le sol. Elles emmènent avec elles leurs enfants et resteront là jusqu’à 23 heures, voire minuit. Vers dix heures du soir, les plus jeunes enfants, épuisés, s’endorment, allongés à même le sol. Ils devront attendre l’heure du départ, vers onze heures trente avant de parcourir le long chemin du retour qui les attend.

Le vendeur de chapal kebab s’est installé à côté du tandur. La charité est une affaire qui marche. © Sylvie Lasserre

Pourquoi ? Pour recevoir quelques nans, et, éventuellement, le vendredi, des nans agrémentés d’un demi chapal kebab, une galette de viande hachée mélangée à de la mie de pain, spécialité de Peshawar. Cela dépend de la générosité et des moyens des bienfaiteurs. A côté du tandur s’est installé un vendeur de chapal kebabs. Il s’agit d’un business lucratif, puisque le propriétaire du tandur écoule entre 500 et 1000 nans par jour (13 roupies le nan, cela fait entre 6500 et 13000 roupies de chiffre d’affaire par jour). Le vendeur de chapal kebab nous confiait que son chiffre d’affaire était en moyenne de 10000 roupies par jour, soient 80 euros, soient 2400 euros par mois.

Le propriétaire distribue aux femmes les nans qu’un bienfaiteur vient de payer. Les mains se tendent. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Quatre ou cinq tandurs dans le quartier afghan d’Islamabad fonctionnent sur le même système de charité et font de bonnes affaires : le propriétaire du tandur cuit environ 500 nans à l’avance. Ensuite, les bienfaiteurs passent et achètent, qui 30 nans, qui 50 nans, qui plus encore. Le propriétaire distribue alors équitablement à chacune. Certains bienfaiteurs portent du riz ou autre chose. Mais c’est rare. Les femmes n’ont pas le droit de partir avant onze heures du soir : le propriétaire tient à écouler toute sa marchandise car si les bienfaiteurs ne sont pas assez nombreux, c’est lui qui offre les nans restants « mais il se rattrape le lendemain et nous avons moins de nans, » nous confie une des femmes.

« Ce n’est pas une vie! », nous confie cette dame en pleurs, veuve depuis 20 ans. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Le patron du tandur est irrité :  » J’ai commencé il y a une dizaine d’années à donner des nans aux pauvres. Puis des gens ont voulu également leur donner. Ca a commencé comme ça. Où vont les millions de l’UNHCR, de l’ONU ? Ici on n’en voit pas la couleur. Alors on le fait nous-même, regardez, cela ne demande pas de grands moyens !  »

Ces malheureuses sont donc condamnées, elles et leurs enfants, à passer la moitié de leur temps sur un trottoir à des heures indues, à une quinzaine de kilomètres de chez elles, pour recevoir une dizaine de nans.

Elles viennent en effet de très loin, de leur bidonville de maisons de boue, le kachi abadi, sans moyen de transport. Parfois en « autostop », parfois en van dont elles se partagent le prix de la course, parfois en « Suzuki », ces petits taxis collectifs richement décorés typiques du Pakistan. Une femme âgée nous confie en pleurs :  » Ce n’est pas une vie ! Je suis veuve depuis 20 ans !  »

Cette petite fille vient là tous les jours. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Un peu plus loin, un autre tandur à Peshawar More, la rue commerçante afghane. Le patron afghan semble enchanté :  » C’est un très bon business! J’ai fait ça en Afghanistan, aux Etats-Unis, au Pakistan !  » En face, les femmes et les enfants. Leurs petits ballots disposés autour d’elles, semblant de reconstitution de leur foyer puisque c’est là qu’il faut vivre en partie.  Un gamin au visage dur apparaît, comme fasciné et me sourit. Ici tout le monde l’appelle Baloo. Amangul a 12 ans et déjà des airs de petit adulte. Le visage abîmé par la faim, le travail, le manque de sommeil et peut-être les coups, il a le regard plein d’innocence des enfants. Amangul est originaire d’Afghanistan. Où est ta mère ?  » Elle n’est pas là.  » En fait, Amangul vient là chaque soir, seul, équipé d’un grand sac en plastique, pour rapporter la pitance de toute la famille. Tu vas à l’école ? « Non. » Outre les longues heures noctures passées au tandur, Amangul travaille aussi le jour : il décharge des caisses de volaille. Je ne lui pas demandé quand il dormait…

Assise au milieu de ses compagnes d’infortune devenues des amies depuis le temps, Roshangul, 35 ans environ, est originaire d’Afghanistan, de Jalalabad. Sept enfants dont cinq filles, elle vient là chaque soir depuis plusieurs années accompagnée de ses deux fils.  Son mari, trop âgé et aveugle, ne peut plus travailler.  » Ma famille a quitté l’Afghanistan durant l’invasion soviétique. Je ne m’en souviens plus, j’étais trop petite. Nous avons vécu dans une misère extrême à Peshawar. Puis j’ai été mariée, il était déjà très vieux, j’avais douze ans peut-être. Depuis, nous vivons dans des kachi abadi. »

Aujourd’hui elle vit dans le bidonville qui se trouve entre Rawalpindi et Islamabad, en face de l’hypermarché Métro, à une quinzaine de kilomètres du tandur. Voir et écouter : Dans les maisons de boue du kachi abadi d’Islamabad.

Hier dans la nuit, Roshangul a accepté de nous conduire chez elle. Le kachi abadi, mer de toits plats que l’on distingue à peine, est plongé dans le noir. Ici point d’électricité. Point d’eau courante non plus.

Kachi abadi, bidonville de maisons de boue d’Islamabad. Là vivent une grande partie des femmes qui vivent de la charité du tandur. © Sylvie Lasserre

Nous nous enfonçons dans les ruelles étroites et sombres. Un mètre à peine entre les murs bas. Un fossé creusé pour l’écoulement des eaux. Nous traversons un terrain vague en hâte et en silence, passons un « pont » de planches de bois éparses. C’est loin ? Roshangul nous indique en chuchotant sa maison, qui se trouve à la lisière d’une falaise de terre, en haut d’une butte qui surplombe un ruisseau.  » Chaque soir à minuit, je passe par là,  » nous informe Roshangul. La maison est creusée dans la falaise. Une enceinte de boue entoure une cour rectangulaire ; de part et d’autre une pièce séparée de l’extérieur d’un simple rideau. Pas de fenêtres, pas de meuble. Quelques tentures au mur, c’est tout. Deux familles se partagent ce lieu, une pièce chacune.

A gauche la famille d’une autre femme du tandur, dont le mari se drogue. A droite, la famille de Roshangul. Dans la cour, des ustensiles de cuisine posés sur une étagère de terre. Près de l’entrée, une pièce minuscule en terre, la « salle de bain ». Pas d’eau courante, pas d’électricité ici.

Le loyer ? 5000 roupies par mois (environ 40 euros), un prix exhorbitant pour le kachi abadi. Les primo-occupants des lieux, originaires de l’Agence de Mohmand, avaient construit ces maisons alors qu’ils avaient fui les combats dans leur zone tribale. Aujourd’hui certains les relouent à plus pauvres qu’eux. Comment payez-vous le loyer ?  » Mon fils travaille au marché des fruits, il gagne entre 5000 et 6000 roupies par mois ; Avant je faisais le ménage chez une femme afghane à Islamabad, je gagnais 4000 roupies par mois, mais elle est partie.  »

Pourquoi ne pas installer un tandur proche du kachi abadi, qui fonctionnerait selon le même système ?  » C’est un business, répond Roshangul. Ici il n’y a pas assez de gens riches, cela ne marcherait pas.  »

L’espoir de Roshangul : que ses enfants, qui vont à l’école, puissent la soutenir plus tard.

Pour aider ces femmes, cliquez ici : Les veuves du tandur

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Pakistan. Women prisoners of bread

Islamabad, May 18th, 2013

Radio story online : Autour d’un tandur, dans les rues de la capitale pakistanise.

To help these women, click here : the widows of the tandur

                                                                    French version

These women, most of them being widows, spend every day 7 to 8 hours sitting in front of a tandur to receive a few nans (breads). © Sylvie Lasserre

They sit cross-legged on plastic mats laid on the dust of the sidewalk, right in front of a « tandur » (nan oven, the nans are the common round shaped breads in Central Asia and Pakistan). Most of them are widows, or have a disabled husband. They are issued from those Afghan refugees families that have been displaced by the Soviet invasion of Afghanistan (1979 – 1989) and have never managed to overcome misery since then.
Every day, the women invariably arrive between 16:00 and 17:00 and take place on the ground. They bring with them their children and stay there up to 23 hours or midnight. About ten o’clock in the night the younger children, exhausted, fall asleep, lying on the floor. They have to wait for the time of departure, half past eleven, before traveling the long return journey that awaits them.

The chapal kebab seller moved next to the tandur. Charity is a good business. © Sylvie Lasserre

Why? To receive a few nans, and possibly on Friday, the half of a chapal kebab inside their nan (chapal kebab is a round shaped piece of minced meat mixed with bread, a specialty of Peshawar). It depends on the generosity of the benefactors and on their means. Next to the tandur moved the chapal kebabs seller. It is a profitable business, as the owner of the tandur sells 500 to 1000 nans per day (13 rupees per nan, it makes 6500 to 13 000 rupees each day). The chapal kebabs seller told us that its turnover averaged 10 000 rupees per day, it means 80 euros per day or 2400 euros per month.

The owner of the tandur distributes nans to the women as a benefactor just came and bought breads. They stretch out their hands. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Four to five such tandur in Islamabad Afghan district operate on the same system of charity and are doing good business: The owner of the tandur cooks 500 nans in advance. Then the benefactors come and buy 30 nans, 50 nans or even more. The owner then distributes equally to each woman. Some benefactors include rice or something else. But this is rare. Women are not allowed to leave before eleven o’clock in the night as the owner wishes to sell all his prepared nans and if the benefactors are not enough, it is he who provides the remaining nans. « But he makes up for it the next day and we get less nans, » shares one of the women.

« This is not a life! » cries out this lady, widow for 20 years, in tears. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

The boss of Tandur is angry: « I started a decade ago to give nans to the poor, then people wanted also to give them. This is how it started. Where are the millions of the UNHCR, of the UN? Here we do not see the sign of it. So we do it ourselves. Look! it does not require much!  »
These poor women are condemned with their children to spend half the time on a sidewalk at odd hours, about fifteen miles from home, just to receive ten nans.

They are indeed very far from their mudhouses slum, kachi abadi, without any transportation mean. Sometimes they « hitchhike », sometimes they share the fare of a van or a « Suzuki », these small richly decorated taxis typical in Pakistan.

This little girl comes here every day.  © Shafiq ur Rehman Yousafzai

A little further, another tandur in Peshawar More, the Afghan shopping street. The Afghan boss seems delighted: « This is a very good business! I did that in Afghanistan, in the United States, in Pakistan! » Opposite side, the women and their young children, with their little bundles arranged around them, a semblance of reconstruction of their homes, since this is here they have to live part of their life.

A tough-faced kid appears, fascinated, and smiles to me. Everybody here calls him Baloo. Amangul is 12 years old and looks already a small adult. Despite his face damaged by hunger, work, lack of sleep and perhaps the punches he receives, his look is still full of the innocence of children. Amangul is from Afghanistan. Where is your mother? « She is not there. » In fact, Amangul comes to the tandur every night, alone, with a large plastic bag to bring back the sustenance of the family. Do you go to school? « No. » Besides the long hours spent at the tandur at night time, Amangul also works during the day: he unloads crates of poultry. I did not ask him when he slept…
Sitting among his companions in misfortune – that became friends since then – Roshangul, about 35 years, is a native of Jalalabad, Afghanistan. Seven children, including five daughters, she comes here every night with her two sons since many years. Her husband, too old and blind, cannot work anymore. « My family left Afghanistan during the Soviet invasion. I do not remember, I was too small. We lived in an extreme poverty in Peshawar. Then I was married, he was already very old, I was twelve. Since then we live in different kachi abadi.  »

Today she lives in the slum that lies between Rawalpindi and Islamabad, in front of the Metro hypermarket, fifteen kilometers away from the tandur. Watch and listen: In the mud houses of kachi abadi, Islamabad.
Last night, Roshangul agreed to drive us at her home. The kachi abadi, a sea of flat roofs barely distinguishable, is plunged into darkness. Here there is no electricity.
We plunge into the dark and narrow streets. Not even one meter between the two walls. A ditch dug for drainage goes along the streets. Hastily and in silence, we cross a wasteland, then a “bridge” made of scattered wood planks. « Is it still far? » Whispering, Roshangul shows us the way; her house is located at the edge of a cliff at the top of a hill, overlooking a stream. « Every night at midnight, I go there, » tells us Roshangul. The house is carved into the cliff. A mud wall surrounds a quadrangle yard; at each end two separate rooms, closed by a curtain. No window, no furniture. Some hangings on the wall, that’s all. Two families share this place, one room each.
In the left room, the family of another woman of the tandur, whose husband is a drug addict. In the right one, Roshangul’s family. In the courtyard, cooking utensils placed on a mudmade shelf. Near the entrance, a tiny room : the « bathroom ». No running water, no electricity here.

Kachi abadi, slum houses in Islamabad mud. There live a large portion of women who live in the love of Tandur.  © Sylvie Lasserre

The rent? 5000 rupees per month (about 40 euros), an exorbitant price for a kachi abadi. The primary occupants, some Mohmand Agency natives, had built these houses after they fled the fightings happening in their tribal area. Today, they rent the houses to poorer than them. How can u pay the rent? « My son works at the fruit market, he gets 5000 to 6000 rupees per month. Previously, I did housework at an Afghan woman’s house in Islamabad, I earned 4000 rupees a month, but she’s gone. »

Why not to install a tandur close to the kachi abadi, operating according to the same system? « This is a business, explains Roshangul. Here there are not enough rich people, it would not work. »
Roshangul’s only hope: that her children, who go to school, can support her later.

To help these women, click here : the widows of the tandur

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