#Migrants. Admirable solidarité du peuple grec

Vendredi 4 septembre 2015

Depuis dix ans, les Grecs font face admirablement aux migrants. J’ai été témoin de leur dévouement sans bornes, que ce soit à Chios, Lesbos ou Athènes. Ils n’ont jamais failli, sans aides de l’Europe, juste avec des initiatives individuelles.

Athènes, 2006. Maison d'accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

Athènes, 2006. Maison d’accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

J’ai même vu un jeune Irakien de seize ans ayant fui Halabja, les gazages de Sadam Hussein de 1988 ayant tué toute sa famille, être adopté par une famille de l’île de Chios sur laquelle il avait échoué par hasard. J’ai aussi rencontré un jeune Ethiopien gravement blessé à la jambe par l’hélice d’un navire des garde-côtes entièrement pris en charge par un jeune professeur d’Athènes (http://sylvielasserre.blog.lemonde.fr/…/2006_06_walid_et_l…/), etc. etc. J’ai passé une soirée mémorable à Athènes, dans le parc d’une sorte d’hôtel particulier, organisée pour les migrants, afin de rendre la vie agréable à ces vies au parcours brisé. Je me rappelle ce jeune Syrien, à la face vaguement déformée (par les tortures), qui évoquait pudiquement la longue année de tortures subies dans les geôles de Bashar al-Assad. Oui, en Grèce la solidarité envers les réfugiés ne se limite pas à faire un don à une ONG – dont seule une petite partie parviendra réellement aux bénéficiaires – et à parquer les migrants dans des camps, avec un numéro. La solidarité en Grèce, elle est avant tout humaine. Et l’humanité, la fraternité, c’est ce dont ils ont le plus besoin.

Athènes, 2006. Maison d'accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

Athènes, 2006. Walid dans sa chambre, maison d’accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

On le voit, le problème ne date pas d’hier… Mais en effet, aujourd’hui l’afflux des migrants est beaucoup trop important pour ces îles qui ne parviennent plus à faire face. Depuis dix ans les Grecs réclament en vain le soutien de l’UE…

Alors arrêtons de parler, prenons exemple sur les Grecs et AGISSONS individuellement puisque les gouvernements européens ne le font pas. Accueillons des familles et faisons pression sur nos gouvernements pour qu’ils fassent en sorte que les réfugiés ne meurent plus noyés ou étouffés dans des camions – car autant que je sache, aucune décision n’a été prise en ce sens, malgré les réactions « émues » consécutives à la photo du jeune Aylan, mort .

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Afflux sans précédant de réfugiés vers Lesbos. Que fait l’UNHCR ?

Dimanche 9 août 2015

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Eric Kempson est un homme très très très en colère. Contre l’UNHCR. Lui et sa femme Philippa vivent au nord de Lesbos, une île grecque, avec vue sur la mer et les côtes turques qui se trouvent à quelques miles. Hier encore, il « recevait » 17 bateaux surchargés de migrants et réfugiés. Il y a quelques mois, lorsque l’hémorragie a commencé, le peintre anglais a décidé qu’il ne pouvait plus rester les bras ballants devant ces arrivages quotidiens de familles fuyant désespérément la guerre. Ils se sont organisés, sans moyens, réussissant à mobiliser des volontaires pour les assister. Aujourd’hui ils reçoivent de nombreux colis – beaucoup de vêtements d’enfants – du monde entier et accueillent des bénévoles. Peu à peu leur action se fait connaître, via les réseaux sociaux.

Chaque jour, lui et sa femme scrutent la mer, comptent les bateaux, vont à la rencontre des arrivants – ceux qui ont la chance d’arriver -, organisent l’accueil, fournissent les boissons et de quoi se sustenter. Des serviettes pour se sécher également car souvent les fuyards arrivent trempés. Des couches pour les bébés, des jouets pour les enfants, aussi… Sans oublier les conseils et les paroles de réconfort. Bref, ils font leur maximum pour rendre plus doux le terrible exode de ceux qui laissent tout derrière eux.

Puis ils organisent le transfert en voiture jusqu’aux camps, aux abord de Mytilène. Jusqu’à très récemment, ceux qui transportaient les migrants en voiture risquaient plusieurs années de prison pour trafic d’êtres humains. L’on pouvait voir des cohortes de marcheurs sur la route qui mène au nord de l’île. Trois jours de marche !!! Pas le droit de prendre le bus, pas le droit de prendre un taxi. Brûlés par le soleil, assoiffés, épuisés. Les pères portant les enfants sur les épaules. Même régime pour les femmes âgées. Cinquante kilomètres par 36 degrés à l’ombre !  Depuis peu les autorités grecques ont enfin levé l’interdiction faite aux îliens de les transporter.

Voir la vidéo d’Eric Kempson : « La marche de la mort ». Il est hors de lui : « J’en appelle au premier Ministre de Grèce ! Cette marche, c’est condamner à mort les bébés ! Vous envoyez ces gens à la mort ! Il y a trois femmes enceintes et un vieil homme malade !  » Quand cette vidéo a été tournée, il était encore interdit de transporter les réfugiés par voiture ou bus (une heure de voiture contre trois jours de marche sans eau ).

Il faut aussi louer le peuple grec pour sa solidarité (voir post : Les femmes et les enfants d’abord !) : chaque jour, sans faire de vidéos, ils prennent aussi les réfugiés dans leurs voitures pour les transporter à Mytilène. Eric Kempson salue leur courage et dit : « Cela me fait pleurer », très bouleversé par ce à quoi il assiste. Sur une vidéo, il montre les îliens attendant les réfugiés avec leurs voitures pour les transporter :

Ensuite direction les camps de Moria ou de Kara Tepe (colline noire en turc) où les migrants doivent se livrer à la police pour être enregistrés. Mais l’état des camps est… indescriptible et je vous laisse juge et témoin de la colère d’Eric Kempson :

Et la sa colère envers l’UNHCR :

Il en est venu à gérer la propreté du camp de Kara Tepe, aidé de quelques bénévoles ! Cela passe également par le nettoyage des toilettes. Et là c’est une énorme colère dont il fait part sur Youtube. Les toilettes sont dans un état indescriptible : « Que fait l’UNHCR ? » s’emporte-t-il sur la vidéo où il montre très peu les refugiés, par égard pour eux.

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Copyright Philippa Kempson

Chaque jour le nombre de migrants et réfugiés entre la Turquie et l’île de Lesbos ne cesse d’augmenter. Des milliers de migrants et réfugiés se ruent chaque jour vers la grande île grecque, via Assos et Ayvalik en Turquie, les deux points les plus proches des côtes de l’île.

Acheminés d’abord par la route depuis Izmir ou Istanbul par des gangs de passeurs – la « route » semble maintenant parfaitement rôdée -, les familles désespérées sont livrées de nuit à la mer, sur des canots pneumatiques, avec pour seule consignes d’aller tout droit.

A Lesbos, elles débarquent généralement sur les côtes nord de l’île, à une cinquantaine de kilomètres du port de l’île, Mytilène, qu’elles doivent rejoindre à pieds. Un passage de quelques jours, par un camp putride leur est nécessaire, le temps d’obtenir les papiers leur donnant le droit de circuler librement en Grèce durant un an, puis elles embarquent pour Athènes, où commence une nouvelle Odyssée jusqu’au nord de l’Europe qu’elles espèrent toutes atteindre un jour.

L’île de Lesbos en Grèce est devenue aujourd’hui le premier point d’entrée dans l’espace Schengen, dépassant Lampedusa. Submergée, livrée à elle-même, la population locale se débrouille avec les moyens du bord pour aider ces cohortes de familles en train de fuir les horreurs de la guerre. A présent, de plus en plus volontaires viennent du monde entier pour donner un coup de mains.

En Turquie, des centaines de candidats à l’Europe sont arrêtés chaque nuit. Mercredi, 57 afghans étaient arrêtés à Ayvalik, dont femmes et enfants. Jeudi c’étaient 128 réfugiés partis d’Assos qui étaient refoulés par les gardes-côtes turcs. Le 1er août la police turque arrêtait 349 réfugiés sur deux îles en face d’Ayvalik (des passeurs locaux se chargent de les mener sur ces îles, certains ont été arrêtés puis relâchés après quelques mois de prison). Le 25 juillet, 250 migrants étaient secourus par les garde-côtes turcs en 6 endroits différents. Et ainsi de suite. Quant à Eric Kempson, de l’autre côté de la mer, chaque jour il voit arriver entre dix et vingt canots surchargés.

Chaque jour hommes, femmes, enfants traversent la mer Egée sur des embarcations surchargées au péril de leur vie.

Ce matin encore, à Ayvalik où je me trouve, j’apprends qu’hier un minibus surchargé de familles afghanes principalement s’est renversé – on imagine ce que cela peut vouloir dire quand il s’agit de migrants, de réfugiés et de monnaie sonnante et trébuchante. Soixante personnes en route pour Assos, avant le périlleux voyage vers la Grèce à soixante sur un canot pneumatique. Neuf morts. Les blessés ont été transportés à l’hôpital d’Edremit.

Après avoir rejoint Athènes, un périlleux périples attend ces familles en route pour le nord de l’Europe, où les attendent toutes sortes de mafias, notamment en Macédoine, pour leur extirper un peu plus d’argent. Ils devront faire une partie du chemin à pieds et à vélo.

La Hongrie est en train de construire une barrière de 4 mètres de haut à sa frontière avec la Serbie et la Bulgarie a édifié une clôture de barbelés le long de sa frontière avec la Turquie pour juguler le flux des désespérés mais ceux-ci trouveront toujours le moyen de passer, ce sera plus difficile et dangereux, voilà tout.

Alors oui, que fait l’UNHCR ? Le phénomène est connu, le nombres de réfugiés l’est aussi, les causes le sont également. On sait aussi que rien ne les arrêtera. Pourquoi cet organisme, dont le rôle est de gérer et protéger les réfugiés, a-t-il choisi de laisser ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants affronter tous les dangers, livrés à eux-mêmes ainsi qu’aux mains des passeurs, et payer plus de dix fois le prix d’un billet d’avion ?

Ah ! Information de dernière minute. On me dit que finalement l’UNHCR et Médecins sans frontière payent quelques bus depuis la semaine dernière…

Lire aussi mon post sur ce sujet : Exode ininterrompu sur les routes de Lesbos

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Les femmes et les enfants d’abord ! Un grand bravo au peuple grec !

Dimanche 9 août 2015

Juste un aperçu du bel esprit de solidarité des Grecs, étouffés par la crise, mais pour qui rien ne compte lorsqu’il s’agit de porter assistance à des réfugiés. Il y a neuf ans déjà, alors que je faisais un reportage entre Chios, Lesbos et Athènes sur le même sujet, leur bel esprit m’avait laissée admirative et chargée de souvenirs de si belles rencontres. Quand cette route s’ouvrait, j’ai vu les habitants de Chios, Mytilène et Athènes se dépenser sans compter. Certains ont même « adopté » des migrants. Depuis je dois dire que j’admire les Grecs pour leurs esprit de solidarité.

Encore aujourd’hui, vous pouvez constater qu’ils sont admirables. Pris en plein marasme économique, ils continuent de porter assistance aux réfugiés de Syrie (j’aurais tant d’histoires à partager à leur sujet ! Chapeau bas au peuple grec !). Jugez-en par vous-même, alors qu’ils prêtent leurs véhicules aux migrants pour parcourir cinquante kilomètres, sans même en parler :

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Exode ininterrompu sur les routes de Lesbos en Grèce

Lundi 6 juillet 2015

Les migrants doivent marcher 50 km pour rejoindre le port de Mytilène. © Sylvie Lasserre

Les migrants doivent marcher 50 km pour rejoindre le port de Mytilène. Interdiction aux îliens de les prendre en stop ; les contrevenants risquent dix ans de prison; © Sylvie Lasserre

Bientôt dix ans que je n’étais retournée sur les traces des migrants clandestins à Lesbos ! (Je vous renvoie à mes posts d’alors, que vous trouverez dans la catégorie « migrants ») A l’époque, cette « route » migratoire commençait à s’ouvrir, l’on n’en parlait pas, au point qu’après trois semaines de reportages en Grèce, à Athènes, Chios et Lesbos, et en Turquie, j’avais vendu… trois feuillets à Libé. Pourtant, déjà, la Grèce réclamait à corps et à cris l’aide de l’Europe pour faire face au problème qu’elle pressentait grandissant, mais…

Aujourd’hui, ce sont 400 à 1000 migrants qui transitent chaque jour par la grande île, si proche des côtes turques. Sur la route qui conduit de la capitale, Mitilène, au nord de l’île où débarquent les clandestins de leurs canots en caoutchouc, c’est un flot continu de groupes marchant sous le soleil. Ils vont par groupes de cinq, dix, vingt. Tous les cinq cents mètres, un groupe. Exode impressionnant. On retrouve toujours les Hazaras, peuple opprimé, s’il en est, en Iran et en Afghanistan, des Pakistanais – beaucoup plus rares -, des Afghans d’ethnie tadjike en famille – ça c’est très nouveau – ! Grande nouveauté par rapport à 2006 : des femmes et des enfants. Et des Syriens… des Syriens… par familles entières.

Femme syrienne en transit à Lesbos. L'épuisement se lit sur tous les visages. © Sylvie Lasserre

Femme syrienne en transit à Lesbos. L’épuisement se lit sur tous les visages. © Sylvie Lasserre

On a peine à imaginer la situation sur place pour qu’une famille décide de quitter à jamais sa ville, son village, sa maison, les mains vides, et fasse prendre tant de risques à ses femmes et ses enfants : s’échapper de Syrie, traverser la Turquie, puis la mer Egée sur un canot pneumatique surchargé, seuls, sans passeurs – ceux-là les abandonnent sur les rives turques avec juste quelques consignes – puis à Mytilène, marcher cinquante kilomètres sous un soleil brûlant avant de rejoindre un camp où ils passeront deux semaines avant d’obtenir un permis temporaire de circuler. Bateau pour Athènes, train pour Thessalonique, puis rejoindre la Macédoine à vélo pour ensuite traverser tous les pays qui les conduiront, qui en Allemagne, qui en Belgique, qui en Norvège… Pour un destin non moins certain.

Zahia, son frère et ses enfants, épuisés, ayant fui Latakié en Syrie, en transit à Lesbos. © Sylvie Lasserre

Zahia, son frère et ses enfants, épuisés, ayant fui Latakié en Syrie, en transit à Lesbos. © Sylvie Lasserre

Zahia a près de vingt ans. Elle a quitté Latakia en compagnie de ses deux jeunes enfants et son frère. Son fils, environ 5 ans, a un oeil au beur noir. C’est le soleil ! me dit la mère. Tous ont la peau très blanche, elle soulève le tee-shirt de sa fille et me montre les jeunes épaules brûlés par les rayons implacables. Cela fait un mois qu’ils sont partis. Il leur reste encore tant de chemin jusqu’à l’Allemagne où ils se rendent. Ils viennent de passer deux semaines, pas au camp, mais là, sur le port, sur le terrain de la police. Depuis un mois que nous sommes partis, nous dormons par terre. Elle est épuisée. Les enfants aussi semblent très éprouvés. Vous aviez des douches sur le port ? Non ! s’exclame-t-elle. Pas même de toilettes. Cela fait quatre jours que nous ne nous sommes pas lavés. Elle me montre l’état du bas de son pantalon, qui fut noir, mais est aujourd’hui blanc de poussière.

Trois générations : Elles ont quitté l'enfer de Deir Ez Zur en Syrie. © Sylvie Lasserre

Trois générations : Elles ont quitté l’enfer de Deir Ez Zur en Syrie. © Sylvie Lasserre

Plus loin, sous le porche de l’entrée de l’embarcadère, des tentes, des hommes, des femmes, des enfants assis ou couchés à même le sol. Je m’approche d’un groupe de femmes assises sur un tapis, dont l’une d’elle tient un nourrisson dans les bras. La grand-mère, la mère et la petite-fille. Elles ont fui leur terre natale de Deir ez Zor, ravagée par la guerre et se jettent, assoiffées sur la bouteille d’eau que je leur donne. Le bébé a quatre mois. Le plus jeune migrant que j’aie vu…

A l'embarcadère de Lesbos. Les migrants attendent le bateau pour Athènes. © Sylvie Lasserre

A l’embarcadère de Lesbos. Les migrants attendent le bateau pour Athènes. © Sylvie Lasserre

Un jeune homme s’approche, me dit qu’il parle anglais et arabe. « Je suis Palestinien, de Syrie. Ma famille était en Syrie depuis soixante ans. Nous sommes d’Alep. » Il me présente sa famille, dont sa mère et poursuit : « Je suis pharmacien. Ma mère est dentiste. » Sa mère, veuve, porte un voile noir. Tandis qu’elle prend les savons que je lui donne, elle me demande si je n’ai pas de la crème pour le visage ; je regarde son visage: il est brûlé par les longues marches sous le soleil. Omer, le jeune pharmacien me montre une photo de son chien : un jeune berger allemand, grand, vif. Les soldats l’ont tué ! Et mon chat aussi. Mais pourquoi ? « Comme ça ! Ils tirent sur tout ! Même sur les arbres ! »

Le pharmacien, son frère jumeau et leur mère, dentiste. © Sylvie Lasserre

Le pharmacien, son frère jumeau et leur mère, dentiste. © Sylvie Lasserre

Chacun fait sa toilette comme il peut, quand il peut. Du linge sèche sur les plots du parking face à l’embarcadère.

Puis tandis que nous discutons, une policière attachée aux douanes leur demande de dégager les lieux et aller sous le porche, derrière le mur. Loin des regards. « Regarde comment ils nous traitent : Ils ne nous traitent pas comme des êtres humains ! »

Jeune fille syrienne, sur les routes de l'exode, en famille. © Sylvie Lasserre

Jeune fille syrienne, sur les routes de l’exode, en famille. © Sylvie Lasserre

Et comment oublier, cette jeune fille, aux allures de touriste, dont je n’ai pas réussi à retenir le prénom alors qu’elle me l’a répété trois fois ! Partie en famille, père, mère, frère. Contrairement aux autres, ils portent de relativement de gros bagages. Comment ont-ils marché les 50 kilomètres ainsi chargés, je me le demande. En regardant à nouveau les photos, je constate que le père porte une mallette en plastique. Les documents de leur vie sans doute, les papiers importants. Peut-être des photos de famille aussi. Ils sont en route pour l’Allemagne.

La route qui les attend est encore longue et semée d’embûches. Elle est toute tracée par les réseaux de passeurs et comprend donc, entre autres la traversée de la Macédoine à vélo. Je repense à Arif, le jeune Hazara d’Iran que j’avais suivi depuis sa sortie du camp de Lesbos en 2006, jusqu’à Paris. Sa route alors passait par Patras puis Calais. Après deux ans passés en Angleterre, il avait abandonné l’idée d’obtenir des papiers et repartait tenter sa chance en Norvège. Oui, la route de la migration est longue et difficile, semée d’embûches et de dangers. Par un accident de téléphone portable, j’ai perdu son contact. Sur les routes de Lesbos, ce sont des centaines, des milliers d’Arif qui passent chaque jour.

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Arif, l’Afghan d’Iran, sort du camp de Lesbos

arif.1210586090.jpgIls arrivent d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, du Pakistan, de Turquie, du Bangladesh, de Somalie, du Maghreb et même de Mauritanie.

Les migrants débarquent chaque année par milliers sur les îles grecques, via la Turquie.

Une fois le pied posé sur le sol grec, les migrants peuvent rester « légalement » en Grèce, le temps que soit traitée leur demande d’asile – que moins d’1% obtiendront -, une procédure qui prend de trois à cinq ans.

Arif, vingt ans, est Afghan, de la tribu des Hazaras. Sa famille avait fui en Iran lorsqu’il avait six mois. Il vient de réussir son passage en Europe. Aujourd’hui il sort du camp. Une nouvelle vie s’ouvre à lui. Récit.

Reportage, Sylvie Lasserre

Mai 2006. Camp de Mytilène sur l’île de Lesbos en Grèce, à dix kilomètres des côtes turques. Cinq hangars en enfilade. Hangar n°1 des Afghans, n°2 des Iraniens et des Irakiens, n°3 des Afghans encore, n°4 des Somaliens et des Mauritaniens, n°5 des Somaliens.

Ce matin, Arif est heureux. Après le déjeuner, il sera libéré. Lui et tous les Afghans – des Hazaras – du camp. Derrière les barreaux de l’immense bâtisse jaune, son sourire est radieux. Son rêve est en passe d’être exaucé. Il est en Europe. Il est bientôt libre. Arif a vingt ans. Il vient de passer dix-sept jours au camp de Lesbos.

Les mêmes schémas se répètent depuis dix ans. Venus d’Asie, les migrants rejoignent la Grèce via la Turquie. Cachés dans des forêts ou dans des hangars près des plages, ils attendent la nuit pour prendre la mer, à bord de canots pneumatiques ou de barcasses usées. Principales destinations : Kos, Samos, Chios ou Lesbos. Ils sont prêts à tout, même à couler leur embarcation s’ils se font repérer par les garde-côtes qui patrouillent chaque nuit. Objectif : ne pas se faire refouler vers les eaux turques. Les clandestins le savent, les garde-côtes ont l’obligation de les secourir et donc de les ramener sur le sol grec. Ainsi le tour est joué. Parfois aussi cela se termine mal.

Arif et ses amis ont choisi le bateau gonflable. « Nous l’avons acheté à Istambul, puis nous avons pris le bus. Nous sommes descendus près d’une plage et nous nous sommes cachés dans un jardin en attendant la nuit. Nous avons ramé pendant quatre heures. Lorsque nous sommes arrivés à Mytilène, nous avons détruit notre bateau et nous sommes montés sur la montagne. » Arrivés sur la colline, le groupe laisse passer la matinée avant de se rendre au port. « Nous sommes allés prendre un café en attendant le ferry pour Athènes, mais une femme nous a remarqués et elle a appelé la police. Ils nous ont emmenés au camp. »

Comme Arif, plus des trois quarts des migrants clandestins sont arrêtés soit lors de leur traversée, soit dès leur arrivée sur les îles grecques ou encore au moment où ils embarquent pour Athènes. Difficile pour eux de passer inaperçus. D’après le préfet de Mythilène, il leur est impossible de passer à travers les mailles du filet. A leur arrestation, ils sont conduits au camp de l’île où ils restent en moyenne trois semaines, le temps d’effectuer quelques examens médicaux et vérifications administratives et de leur établir des « papiers ». Des papiers ? Une simple feuille blanche qui leur permettra de circuler librement sur le sol grec, le temps de demander l’asile.

Retour au camp de Mytilène. L’heure approche. Dans l’immense hangar traversé de vents coulis, Arif, Nizar et Khayam, tous trois Hazaras, ont déposé un petit tapis sur le sol pour une dernière prière avant le départ. Quinze heures. Un policier leur remet le sésame qui leur permettra de circuler librement en Grèce. La feuille blanche comporte leur photo d’identité, leur année de naissance et leur nationalité. Dès lors, ils disposent de vingt jours pour demander l’asile. En Grèce, moins d’un pour cent des demandes sont acceptées, mais la procédure prend de trois à cinq ans. Durant cette période, les migrants obtiennent une carte rose qui leur donne le droit de rester légalement sur le territoire grec, mais pas de travailler.

Sur la feuille d’Arif, la date de naissance indique : 1990. Seize ans ! Il en paraît au moins vingt ! Et il a dit qu’il était… Mauritanien ! « J’ai fait une erreur ! Quand je suis arrivé, on m’a dit de dire que j’étais Mauritanien et mineur, que ça irait plus vite ! Résultat j’ai passé plus de quinze jours au camp ! Si j’avais dit que j’étais Afghan, je ne serais resté que trois jours ! » explique-t-il. En effet, les sept Afghans du hangar n°1, arrivés deux jours plus tôt, seront libérés le même jour qu’Arif. Les Afghans ne sont généralement pas détenus plus de trois jours car il est illégal de les renvoyer dans leur pays. Il en va de même pour les Iraniens, les Irakiens, les Soudanais ou encore les Mauritaniens : leurs pays sont jugés trop dangereux.

Les grilles du hangar n°3 s’ouvrent enfin. Un dernier adieu à Zoi, l’infirmière du camp, puis Arif, Nizar et Khayam s’élancent sur la route. Direction le port de Mytilène, à cinq kilomètres. Cinq minutes plus tard, les sept Afghans du hangar n°1 rattrapent les trois amis sur la route. Le plus jeune a douze ans – ses parents sont morts -, le plus âgé vingt-deux. Ils avancent en file indienne sur le bas-côté de la route dangereuse. Quelques uns ont les mains vides – la police a jeté leurs sacs à la mer quand elle les a arrêtés -, d’autres portent un petit ballot. Les regards sont un peu hébétés par cette soudaine liberté et ces premiers pas sur le sol européen. Le soleil cogne un peu, l’air saoule vaguement. Une nouvelle vie, inconnue, inquiétante, les attend.

Chemin faisant, Arif confie ses projets. « Je vais rester à Athènes trois ou quatre mois. D’abord j’enverrai de l’argent à ma mère. Ensuite j’économiserai pour pouvoir poursuivre mon voyage. » Pour aller où ? « Je ne sais pas… Peut-être en Italie… en Norvège… ou en Angleterre… ou en France… Je ne sais pas. Et puis… Je veux retrouver mon père… » Son père est parti en Europe quatre ans plus tôt. Depuis, il n’a plus donné de nouvelles. « La dernière fois qu’il nous a téléphoné, il était en Espagne. Parfois j’ai peur qu’il soit mort, je sais que c’est dangereux de voyager avec les passeurs. »

Arif a un gros avantage par rapport à ses compagnons, il parle anglais. « Quand mon père est parti, il m’a dit : ‘ Mon fils, apprends l’anglais ! ‘ J’aime l’anglais. L’anglais, c’est tout pour moi ! C’est une langue internationale. » Arif est « migrant migrant » : ses parents ont fui l’Afghanistan quand il était bébé pour « s’installer » à Ispahan, en Iran.

Passe un 4×4, toutes vitres baissées, musique occidentale tonitruante. « Wouah !!! The music is fantastic ! » s’exclame Arif, soudain devenu euphorique. Pense-t-il donc que l’Occident, c’est le paradis ? « Je travaille depuis que j’ai huit ans. Mon métier, c’est de fabriquer des sacs. Je travaillais quinze heures, seize heures par jour, et après j’allais au cours d’anglais. C’était très dur. Tu connais la place de l’Imam à Ispahan ? J’y allais tous les vendredis pour parler avec les touristes. C’est comme ça que je me suis entraîné. »

Arif a fait le voyage depuis Ispahan accompagné de Nizar et Khayam. Ispahan, Téhéran, Van, Ankara, Istambul et enfin Mytilène. Un mois et vingt-cinq jours de voyage, dont douze passés à Istambul, le temps de trouver un passeur. Chacun a payé 300 euros. Un très bon prix, pour un service minimum. « L’homme nous a aidé à acheter le bateau et il a organisé notre trajet jusqu’à Ayvalik en bus. » Habituellement le passage coûte entre 800 et 1500 euros, selon les bourses, selon les destinations. Cela se négocie au cas par cas. Les passeurs trouvent toujours un arrangement…

Arrivés au port, Arif et ses compagnons décident de filer le soir même à Athènes. C’est à bord d’un ferry des lignes régulières qu’ils embarqueront. Le navire appareille à dix-huit heures. Ils achètent leur billet dans la première agence qui se présente. Dix-sept heures, ils sont à bord, soulagés, en passagers non clandestins. L’euphorie se lit sur les visages fatigués.

Athènes enfin. Au petit matin, l’inquiétude a remplacé la joie. Le navire approche du Pirée. La nuit a rappelé les esprits à la réalité. Un long voyage s’achève. Un autre, sans doute plus pénible, commence. Priorité : trouver un hébergement. Puis un travail. Coups de fil. Joindre les contacts des uns et des autres. Arif déniche un logement le matin même. Une chambre pour six dans un immeuble où logent 80 Afghans. Deux euros par jour, trois euros en plus pour prendre une douche. « L’immeuble appartient à un Afghan très riche, explique Arif. Il peut nous trouver du travail, mais pour 150 euros. » Arif préfère démarcher seul. Très vite, il déchante : il pensait trouver du travail le jour même.

Et puis… Une grosse contrariété l’attend. La police a pris ses empreintes au camp de Lesbos. Il vient d’apprendre ce que cela signifie : il ne pourra plus se rendre légalement dans un autre pays d’Europe. D’après la convention de Dublin, il devra obligatoirement demander l’asile en Grèce, le pays par lequel il est entré. S’il se fait arrêter ailleurs, il sera renvoyé en Grèce. Ses empreintes digitales sont enregistrées dans la base de données européenne Eurodac. Pas moyen d’y échapper.

Aux pieds de l’Acropole, un petit bruit emplit les rues de manière incessante. Un crépitement sec et puissant. Presque agaçant. Ce sont les « magnites », deux aimants arrondis que l’on lance en l’air et qui émettent ce drôle de grésillement en retombant tandis qu’on les rattrape. Achetés un euro chez les grossistes chinois, elles se revendent trois euros dans la rue. Les magnites, c’est la spécialité des Bangladais et des Pakistanais. Inlassablement, ils les font crépiter, tentant de les vendre aux touristes qui envahissent les ruelles. Parfois la police les chasse. Une heure après ils reviennent. Ils sont jeunes, maigres. Souriants, perdus, ils errent dans un mouvement brownien à l’affût des touristes qui déambulent, indifférents, en dégustant des glaces.

Une semaine plus tard enfin, Arif trouve un emploi de journalier dans une usine. Il n’est pas satisfait : « Je ne travaille que trois jours par semaine. Il n’y a pas de travail ici ! » Poursuivre sa route vers la Norvège ou la France, via Patras, le tente de plus en plus. « Sous un camion, c’est moins cher. » Mais toujours cette histoire d’empreintes…

Décembre 2006. Neuf mois ont passé. Les nouvelles d’Arif sont plutôt bonnes. Il est toujours à Athènes et cumule deux emplois. Le premier pour une entreprise de nettoyage, de neuf heures à dix-sept heures, le second comme homme de ménage dans un restaurant, de minuit à huit heures le matin. Il dort peu mais espère ainsi économiser douze mille euros qui lui permettront de s’envoler pour le Canada. Et puis… Il a retrouvé son père, Abbas. « Il est en prison en Afghanistan. Les Talibans l’ont attrapé. » Il y a quatre ans, Abbas était en France. Il s’est fait attraper, ils l’ont envoyé en Afghanistan. Cruel retour à la case départ après tant d’années de migration, alors que sa famille se trouve en Iran… Arif garde le moral : « Même s’il est en prison, je suis heureux parce qu’il est en vie ! »

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Nouadhibou-Lesbos : 3000 dollars

walidetlukas1bd.1210586471.jpgLoin des projecteurs braqués sur Ceuta, Melilla, les Canaries ou Lampedusa, des migrants venus d’Asie débarquent chaque année par milliers sur les îles grecques, via la Turquie.

Phénomène nouveau : les Africains commencent à utiliser cette nouvelle route. Venus de Somalie, du Maghreb et même d’Afrique sub-Saharienne. Depuis le durcissement de la surveillance en Méditerranée occidentale, la Grèce est en passe de devenir l’une des principales portes d’entrée de l’Europe, avec une mer Egée très difficile à contrôler.

Treize mille kilomètres de côtes, des dizaines d’îles proches des côtes turques, certaines à quelques kilomètres. Ils seraient 1,5 millions à attendre en Turquie de pouvoir passer en Grèce. Deux millions en Libye.

Par Sylvie Lasserre. Mai 2006

Mai 2006. Camp de Mytilène sur l’île de Lesbos en Grèce, à une dizaine de miles des côtes turques. Cinq hangars en enfilade, traversés par les vents coulis. Hangar n°1 des Afghans, hangar n°2 des Iraniens et des Irakiens, n°3 des Afghans encore, n°4 des Somaliens, n°5 des Somaliens, des Mauritaniens et des Ivoiriens. Surprise : que font donc des Mauritaniens et des Ivoiriens sur une île grecque de la mer Egée ?

Depuis le renforcement des contrôles en Italie et en Espagne après les événements de Ceuta, Melilla, Lampedusa et des îles Canaries, les routes migratoires se déplacent vers l’Est. Phénomène tout à fait nouveau. Avec le système SIVE (Système Intégré de Vigilance Electronique), 95 % des migrants seraient interceptés lors de leur traversée entre le Maroc et l’Espagne, ce qui détourne de plus en plus d’Africains sub-Sahariens vers la route de la Méditerranée orientale.

C’est maintenant la Grèce qui devrait se retrouver confrontée à des afflux massifs de migrants venus d’Asie et d’Afrique. La Turquie en étant le sas principal. « Les autorités turques interceptent de plus en plus de Mauritaniens, » indique Julien Simon, de l’ICMPD (International Centre for Migration Policy Development). « Les routes vont se déplacer, c’est une évidence. Les autorités chypriotes considèrent cela comme une menace très plausible. La Crète et Chypre risquent de devenir des nouvelles îles Canaries et Lampedusa. »

Selon le préfet de Lesbos, un million et demi de personnes attendraient en Turquie de passer en Europe, au grand dam des autorités grecques. « Nous avons plus de treize mille kilomètres de côtes et des centaines d’îles. Nous manquons d’hélicoptères, de radars. Nous avons absolument besoin du soutien financier de l’Union européenne. C’est un problème qui concerne l’Europe et pas seulement la Grèce ! » déplore un officier de la marine marchande de Chios, une autre île grecque touchée par le phénomène.

Les occupants du hangar n°5 sont partis de Nouadhibou, en Mauritanie. Ils disent qu’ils ont voyagé en bateau jusqu’en Grèce. « Par la mer ! Par la mer ! On est partis par la mer ! Par la mer ! » répète inlassablement Mohamed Ahmed, qui a quitté Nouadhibou six mois plus tôt. Par la mer… Rien n’est moins sûr. « On s’arrête parfois, on nous dépose quelque part, moi je sais pas exactement où c’est ! Tu restes deux jours, trois jours, un mois, tu sais même pas le temps qu’il fait ! » poursuit Mohamed Ahmed.

La plupart des migrants sont briffés par les passeurs avant leur départ, afin que tout le monde donne la même fausse version de l’itinéraire parcouru. Il s’agit de préserver le réseau. En réalité, ils seraient transportés par la terre vers les côtes libyennes, égyptiennes ou libanaises. Les Africains m’ont raconté qu’ils marchent à travers le désert, cela leur prend entre 20 et 25 jours. Ensuite ils restent en Libye, de 2 à 5 mois, le temps de gagner de quoi payer les passeurs. Ensuite ils prennent le bateau et arrivent ici, ils voyagent entre 10 et 15 jours, cachés dans le bateau, sans eau, juste… Ils m’ont raconté qu’ils avaient un… pour dix personnes. Sans lumière, toujours sans lumière. Ils n’ont aucun moyen de savoir combien ils sont dans cet espace. On parle et on essaye de savoir combien on est, juste pour rester en vie.

Ils ont de l’eau, ils ont du pain, et parfois ils jettent une bouteille d’eau dans le local. Souvent ils arrivent épuisés. Je me souviens d’un groupe d’Africains, pendant une semaine, ils ont dû rester debout ! Ils ne pouvaient plus marcher tant ils avaient mal aux pieds. De la Lybie, ils seraient embarqués sur des cargos et transiteraient par la Turquie avant de rejoindre les îles grecques.

D’autres seraient débarqués directement sur de petites barcasses à proximité des îles grecques. Quelques uns à Samos, d’autres à Chios, d’autres encore à Mytilène. Le gros bateau continue. C’est la nuit et il parsème les gens un peu partout.

Retour au camp. Le long des murs, des lits alignés. On mange, on dort, on vit ici. Du béton armé. Aucun meuble. Des lits, rien que des lits. Des tas de couvertures. Le soleil n’entre pas. Une heure de sortie par jour dans une cour bétonnée. Personne ne se plaint : « Après tout ce qui s’est passé, ici, c’est bien. Parce que… ces calvaires… On veut même pas se souvenir… » soupire Abubaker, un Mauritanien de 36 ans. « Nous les remercions beaucoup ! » renchérit Issiaka, 29 ans, ivoirien.

Issiaka a le cœur gros et envie de parler, de raconter son voyage. C’est tard dans la nuit. On nous prend dans un véhicule. Nous sommes sept personnes. On ne sait pas où on part. Nous sommes dans la voiture nous sommes cachés. Pour ne pas que les autorités nous prennent. On nous amène au bord de l’eau rapidement rapidement. On monte dans un bateau. Nous sommes cachés. Vite vite jusqu’à l’eau. Arrivés, on monte dans le grand bateau maintenant. « Au milieu de la mer ? » Oui au milieu de quelque part. Il y en a même un qui est tombé dans l’eau. Il a failli se noyer. Il y avait le capitaine, je ne sais pas comment on les appelle, qui a plongé et qui a lancé le ballon (la bouée). Il a tenté de s’approcher au fur et à mesure. Il l’a attaché en passant dessus comme ça, et il a tiré avec la corde pour le remonter. C’était un calvaire !

Dans le grand bateau on a trouvé des personnes sur place. Comme nous. Une fois que nous arrivons ils nous mettent quelque part. Ils mettent des trucs sur nous ! Pour ne pas que… en cas de contrôle… C’est comme ça se passe. Nous sommes cachés on met des trucs sur nous nous sommes là ! « Vous avez navigué combien de jours ? » Ben moi je dirais cinq jours comme ça. Nous étions cachés nous étions cachés. « Ils vous donnaient à manger ? » Oui le pain… de l’eau à boire. « C’est tout ? » C’est tout hein. Moi j’ai regretté… Parce que c’était la merde j’ai cru qu’on allait mourir même dans le bateau.

Nous sommes restés jusqu’à arriver jusqu’ici. Ils nous descendent dans un petit bateau qui nous dépose au bord. Il part en chercher d’autres, il nous dit de rester sur place de ne pas bouger. Nous sommes couchés nous sommes cachés. Faut rester couchés nous sommes couchés nous sommes couchés. Au fur et à mesure les autres ils arrivent. Ils nous disent d’attendre d’attendre, qu’ils partent d’abord avec le petit bateau. On est descendus du grand bateau dans le petit bateau un à un, un à un, un à un. Il a un petit moteur il nous a amenés jusqu’à la plage et il est reparti. Son contrat il est fini comme ça.

Nous sommes descendus sur une plage. C’est l’Italie ! Il y avait une femme. Nous avons faim nous sommes fatigués. S’il vous plaît, pouvez-vous nous apporter du pain ? Donnez-nous de l’eau. Pitié pour nous. Pouvez-vous appeler la police pour nous ? Nous sommes fatigués. Où sommes-nous? Elle a dit c’est la Grèce !

Issiaka a payé 1500 dollars. Empruntés à des connaissances. Mohamed Ahmed, parti en même temps qu’Issiaka, a payé 2500 dollars. Abubaker, 3000. « Tu sais, les prix c’est pas les mêmes. Quand tu n’as pas, quand tu as tout fait et que tu peux pas payer, là ils t’aident, mais quand tu as, bon là, tu discutes pas, » explique-t-il. « Tu sais, pour quitter là-bas, si même tu avais 7000 euros, tu les aurais donnés. Parce que tu peux… tu peux pas… ça c’est pas une vie. Ca c’est… c’est… » Il ne peut poursuivre. « Tu sais, pour sauver la tête, l’argent ne vaut rien, l’argent ne vaut rien que la vie, » renchérit Issiaka.

Abubaker poursuit : « En Afrique, tu n’arrives pas à gagner… Tu n’arrives même pas te soigner. L’homme perd tout ce qu’il aime. Tu as une femme tu perds ta femme, tu as des enfants tu perds tes enfants… Mais comment l’homme peut vivre avec ça ? » Malgré sa révolte, Abubaker parle d’une voix douce. Il porte une alliance. « Tu es marié ? » Silence. « Oh… j’ai pas envie de parler… » Sa voix s’étrangle. « Je l’ai plus mais je peux pas… je peux pas… »

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