« Ils étaient comme des bêtes, ils abattaient tous ceux qu’ils croisaient » : Attaque à Islamabad

Vendredi 7 mars 2014

Une des bureaux d'avocats du quartier du tribunal attaqué le 3 mars par un commando de militants à Islamabad

Une des bureaux d’avocats du quartier du tribunal attaqué le 3 mars par un commando de militants à Islamabad Copyright Sylvie Lasserre

Islamabad.

Un silence de mort règne sur le quartier du tribunal, dédale de ruelles où s’alignent les échoppes/bureaux des avocats et notaires de rue habituellement si animé. Tous les rideaux de fer sont baissés. Deux ou trois officines seulement sont ouvertes, permettant aux très rares clients de mener leurs affaires.

On passe en silence, des vitrines éventrées, des débris de verre, des traces de feu. Là, un cratère dans le pavé, sans doute a trace du premier kamikaze qui a explosé. Des bouquets de fleurs en signe de commémoration. Des avocats visitent les lieux en silence et rendent hommage à leurs collègues disparus.

Quatre jours plus tôt, le 3 mars, un commando débarquait dans le quartier, tirant sur avocats et employés de bureau tout en se dirigeant vers le tribunal où se trouvait le juge Awan afin de l’abattre. Attaque suivie de deux explosions commises par des kamikazes, laissant Islamabad sous le choc – les attentats sont relativement rares dans la capitale.

Un des rescapés de l'attaque du quartier du tribunal à Islamabad, le 3 mars.

Un des rescapés de l’attaque du quartier du tribunal à Islamabad, le 3 mars © Sylvie Lasserre.

Hashim, écrivain légal, a eu de la chance :  » Nous les avons entendus arriver, ils criaient en tirant :  » Nous arrivons ! Nous arrivons ! » Nous avons juste eu le temps de baisser le store et nous sommes restés couchés au fond de la boutique avec les clients. Cela a duré trois quart d’heures. » Dans l’échoppe adjacente, les voisins d’Hashim n’ont pas eu le temps de réagir. Ils ont été tués, le store reste baissé. »  L’attaque a fait onze morts et plus d’une vingtaine de blessés.

D’un calme olympien, Hashim raconte :  » Il était 8:45 du matin, l’heure à laquelle le quartier est particulièrement affairé car les audiences commencent. Ils sont arrivés par les deux accès au quartier en tirant et en criant. Ce n’étaient pas des humains, c’étaient des bêtes, ils tiraient sur tous ceux qu’ils croisaient.  »

Le tribunal après l'attaque. Des gerbes de fleurs en hommage aux victimes

Le tribunal après l’attaque. Des gerbes de fleurs en hommage aux victimes © Sylvie Lasserre

Le juge Rafaqat Awan, l’une des onze victimes, forçait l’admiration : « Il avait vendu sa voiture et venait au tribunal à deux-roues ou par les transports en commun. Il était proche du peuple,  » confie un de ses proches.

Cette attaque survient alors qu’un cessez le feu annoncé par les militants du TTP vient de commencer. Le TTP a immédiatement démenti tout rôle dans l’attaque, revendiquée un peu plus tard par un nouveau groupe, Ahrarul Hind, récemment détaché du TTP car en désaccord avec les négociations de paix « car elles n’incluent pas la charia ».

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Au coeur du quartier du tribunal d’Islamabad où s’est produite l’attaque qui a tué 11 personnes

Dans l'office d'un des nombreux avocats du quartier touché par l'attaque d'hier.  Copyright Sylvie Lasserre

Dans l’office d’un des nombreux avocats du quartier touché par l’attaque d’hier. © Sylvie Lasserre

Mardi 4 mars 2014

Il y a quelques jours je partageais cet album sur ma page FB : At the public notary #Pakistan (pour visualiser si vous ne faites pas partie de mes amis, envoyer une « friend request », ma page est publique : https://www.facebook.com/sylvielasserre2012)
C’est dans ce quartier, autour du tribunal, que s’est produit l’attentat d’hier qui a tué 11 personnes et en a blessées 29 autres à Islamabad. Ces hommes que vous voyez sur les photos font peut-être partie des victimes.
Les assassins, quatre à sept selon les témoignages, sont arrivés à bord d’un Land Cruiser. Ils sont entrés dans le quartier, un dédale de ruelles, ont tiré sur les juristes, épargnant les civils, avançant au hasard, puis se dirigeant vers la chambre du juge Rafaqat Awan. 
Selon des témoins, ce dernier a été abattu après avoir avoir été pourchassé par son agresseur, lequel, bardé d’explosifs, sauta peu après sous les tirs d’une équipe anti-terroriste.
Il était connu pour avoir rejeté une plainte contre le précédent président Musharraf pour les opérations de 2007 à la mosquée rouge.
A quelques blocs de là, un second suicider s’explosa provoquant de graves dégâts.
Aujourd’hui le Ministre de l’intérieur est mis en cause pour négligence concernant la sécurité d’Islamabad.
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Islamabad a saigné ce matin

Les ruelles du quartier du tribunal où s'est produite l'attaque. © Sylvie Lasserre

Les ruelles du quartier du tribunal où s’est produite l’attaque. © Sylvie Lasserre

Lundi 3 mars 2014

C’est un petit quartier bien tranquille d’Islamabad, où l’on se rend de temps à autre pour faire établir des documents officiels par un notaire ou un avocat. Il y a trois jours encore je m’y trouvais pour faire faire une attestation. Des bureaux ouverts sur les ruelles, officines vieillottes aux murs défraichis mais où s’affairent une multitudes de juristes et de clients.

Mais à 10:15 ce matin, alors que les Taliban du TTP viennent d’annoncer un cessez-le-feu d’un mois, ce sont deux attentats-suicides consécutifs qui ont frappé les abords du tribunal du secteur central F-8 d’Islamabad.

11 personnes ont été tuées, dont un juge et plusieurs avocats, 29 autres blessées.

Cela faisait plusieurs années que la capitale n’avait connu de tel attentat (le dernier remonte à 2011).

L’attaque a été immédiatement démentie par le TTP. Un peu plus tard dans la journée, elle a été revendiquée par un groupe peu connu, Ahrar-ul-Hind, qui aurait déclaré :  » Nous sommes un groupe indépendant et n’avons aucun lien avec le TTP, dont nous faisions partie auparavant mais aujourd’hui nous opérons indépendamment. Nous ne sommes pas en faveur du cessez-le-feu, ni des négociations de paix car c’est non islamique. Notre exigence principale est l’application de la sharia, qui n’a pas été mentionnée lors de ces pourparlers. »

A Islamabad, l’alerte, déjà rouge, est à son maximum depuis ce matin. Soldats, police, check-posts…. Ce matin, alors que je m’apprête à entrer dans l’enclave diplomatique – pour un visa -, déjà ultra sécurisée, je comprends que quelque chose s’est passé. Contrôles des véhicules à l’entrée plus minutieux que jamais.

Ensuite, plus aucune navette. Les navettes sont obligatoires pour  circuler dans l’enclave.  On nous fait attendre sans nous dire ce qui se passe. Nos téléphones ont été déposés à l’entrée. Enfin, après une heure et demie, on peut partir. Mais après cinq minutes : tout est bloqué à nouveau. On fait descendre tous les hommes, la navette est fouillée par des hommes armés, on remonte, on doit exhiber nos tickets, on doit se laisser filmer par un militaire, etc. C’est dans la navette que l’on apprendra la cause de ce surcroit de mesures de sécurité.

Les attentats, la peur des attentats, c’est le lot des Pakistanais, cela est ancré au plus profond de chacun. C’est une peur qui ne quitte personne, dès lors que l’on se trouve dans un lieu public.

Ce soir, en passant près d’un petit parc, dans un quartier tranquille et vert, j’observe une mer de cranes. La nuit est noire et je ne distingue que cela, éclairés par un lampadaire. Très étrange, d’autant plus que cette forme mouvante est totalement silencieuse. Mon mari me dit : « Ce sont des funérailles. Attends-moi, j’y vais, je n’en ai pas pour longtemps. » Et soudain j’imagine que le défunt est peut-être une victime de l’attentat de ce matin. Lorsqu’il revient, S. me dit : « C’est une victime de ce matin. Nous étions près d’un millier, incroyable… tant de monde… Je l’ai vu, il souriait, j’ai rarement vu un mort sourire comme ça, un vrai shaheed (martyr). »

Ce martyr, c’était Rao Abdul Rashid, avocat.

Les funérailles de Rao Abdul Rashid, victime de l'attentat du 3 mars à Islamabad. Copyright Sylvie Lasserre
Les funérailles de Rao Abdul Rashid, victime de l’attentat du 3 mars à Islamabad. © Sylvie Lasserre

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