#Migrants. Admirable solidarité du peuple grec

Vendredi 4 septembre 2015

Depuis dix ans, les Grecs font face admirablement aux migrants. J’ai été témoin de leur dévouement sans bornes, que ce soit à Chios, Lesbos ou Athènes. Ils n’ont jamais failli, sans aides de l’Europe, juste avec des initiatives individuelles.

Athènes, 2006. Maison d'accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

Athènes, 2006. Maison d’accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

J’ai même vu un jeune Irakien de seize ans ayant fui Halabja, les gazages de Sadam Hussein de 1988 ayant tué toute sa famille, être adopté par une famille de l’île de Chios sur laquelle il avait échoué par hasard. J’ai aussi rencontré un jeune Ethiopien gravement blessé à la jambe par l’hélice d’un navire des garde-côtes entièrement pris en charge par un jeune professeur d’Athènes (http://sylvielasserre.blog.lemonde.fr/…/2006_06_walid_et_l…/), etc. etc. J’ai passé une soirée mémorable à Athènes, dans le parc d’une sorte d’hôtel particulier, organisée pour les migrants, afin de rendre la vie agréable à ces vies au parcours brisé. Je me rappelle ce jeune Syrien, à la face vaguement déformée (par les tortures), qui évoquait pudiquement la longue année de tortures subies dans les geôles de Bashar al-Assad. Oui, en Grèce la solidarité envers les réfugiés ne se limite pas à faire un don à une ONG – dont seule une petite partie parviendra réellement aux bénéficiaires – et à parquer les migrants dans des camps, avec un numéro. La solidarité en Grèce, elle est avant tout humaine. Et l’humanité, la fraternité, c’est ce dont ils ont le plus besoin.

Athènes, 2006. Maison d'accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

Athènes, 2006. Walid dans sa chambre, maison d’accueil pour les jeunes migrants financée par une association de quartier. Copyright Sylvie Lasserre

On le voit, le problème ne date pas d’hier… Mais en effet, aujourd’hui l’afflux des migrants est beaucoup trop important pour ces îles qui ne parviennent plus à faire face. Depuis dix ans les Grecs réclament en vain le soutien de l’UE…

Alors arrêtons de parler, prenons exemple sur les Grecs et AGISSONS individuellement puisque les gouvernements européens ne le font pas. Accueillons des familles et faisons pression sur nos gouvernements pour qu’ils fassent en sorte que les réfugiés ne meurent plus noyés ou étouffés dans des camions – car autant que je sache, aucune décision n’a été prise en ce sens, malgré les réactions « émues » consécutives à la photo du jeune Aylan, mort .

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Les Veuves du tandur, Carnets du Monde Europe1, à l’écoute

Lundi 16 décembre 2013

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Affiche du projet sur le site de financement participatif Ulule.com : http://fr.ulule.com/veuves-tandur/

Suite à l’émission Carnets du Monde qui m’a invitée pour parler du projet humanitaire Les veuves du Tandur, les soutiens ont afflué. Nous venons d’atteindre 50% du financement requis pour lancer le projet qui aidera ces femmes.

A écouter ici (10 minutes) : Les veuves du Tandur, présentation sur Europe1 

C’est formidable et nous vous remercions pour votre extraordinaire générosité, mais nous devons poursuivre notre effort car nous avons jusqu’au 6 janvier pour collecter l’intégralité du budget requis, sans quoi le projet ne se fera pas et chaque donateur sera remboursé de son don (c’est le principe du financement participatif).

Emission du 14 décembre intégrale :  Les carnets du monde – 14/12/13 

Et le reportage intégral téléchargé sur Soundcloud : Des veuves afghanes, captives du pain, Islamabad

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Depuis Islamabad, je parlerai des Veuves du Tandur sur Europe1

Devan un tandur d'Islamabad, femmes et enfants attendent 8 heures par jour pour recevoir quelques pains.

Devant un tandur d’Islamabad, femmes et enfants attendent 8 heures par jour pour recevoir quelques pains.

Samedi 15 décembre 2013

Cet après-midi depuis le PAKISTAN, je parlerai sur EUROPE1 dans l’émission CARNETS DU MONDE des VEUVES AFGHANES DU TANDUR, ce projet qui vise à les sortir de l’enfer qu’est leur quotidien et que nous réussirons certainement à monter grâce à votre générosité.

Je vous renvoie aux précédants post de ce blog à leur sujet :

Veuves afghanes prisonnières du pain. Mon projet humanitaire au Pakistan sur Ulule

Pakistan. Prisonnières du pain

Et aussi au reportage radio intégral (Radio Télévision Suisse) : Autour d’un tandur, dans les rues de la capitale pakistanise.

Et bien-sûr, si vous voulez leur donner un coup de pouce, c’est sur la plate-forme de crowdfunding Ulule : Les veuves du tandur.

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Pakistan. Prisonnières du pain

Islamabad, 18 mai 2013

Reportage radio en ligne : Autour d’un tandur, dans les rues de la capitale pakistanise.

Pour aider ces veuves, cliquez ici : Les veuves du tandur 

 English version

Ces femmes, veuves pour la plupart, passent chaque jour 7 à 8 heures assises en face du tandur pour recevoir quelques nans (pains). © Sylvie Lasserre

Elles sont assises en tailleur sur des tapis de plastique posés sur la poussière du trottoir, juste en face du « tandur« , le four à nans, les pains en forme de galette d’Asie centrale et du Pakistan. Ce sont des veuves pour la plupart, ou bien des femmes dont les maris handicapés sont incapables de travailler. Des réfugiées afghanes aussi, dont les familles ont été chassées par l’invasion soviétique en Afghanistan (1979 – 1989) et qui n’ont jamais réussi à reprendre pieds.

Chaque jour, les femmes arrivent invariablement entre 16h00 et 17h00 et prennent place sur le sol. Elles emmènent avec elles leurs enfants et resteront là jusqu’à 23 heures, voire minuit. Vers dix heures du soir, les plus jeunes enfants, épuisés, s’endorment, allongés à même le sol. Ils devront attendre l’heure du départ, vers onze heures trente avant de parcourir le long chemin du retour qui les attend.

Le vendeur de chapal kebab s’est installé à côté du tandur. La charité est une affaire qui marche. © Sylvie Lasserre

Pourquoi ? Pour recevoir quelques nans, et, éventuellement, le vendredi, des nans agrémentés d’un demi chapal kebab, une galette de viande hachée mélangée à de la mie de pain, spécialité de Peshawar. Cela dépend de la générosité et des moyens des bienfaiteurs. A côté du tandur s’est installé un vendeur de chapal kebabs. Il s’agit d’un business lucratif, puisque le propriétaire du tandur écoule entre 500 et 1000 nans par jour (13 roupies le nan, cela fait entre 6500 et 13000 roupies de chiffre d’affaire par jour). Le vendeur de chapal kebab nous confiait que son chiffre d’affaire était en moyenne de 10000 roupies par jour, soient 80 euros, soient 2400 euros par mois.

Le propriétaire distribue aux femmes les nans qu’un bienfaiteur vient de payer. Les mains se tendent. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Quatre ou cinq tandurs dans le quartier afghan d’Islamabad fonctionnent sur le même système de charité et font de bonnes affaires : le propriétaire du tandur cuit environ 500 nans à l’avance. Ensuite, les bienfaiteurs passent et achètent, qui 30 nans, qui 50 nans, qui plus encore. Le propriétaire distribue alors équitablement à chacune. Certains bienfaiteurs portent du riz ou autre chose. Mais c’est rare. Les femmes n’ont pas le droit de partir avant onze heures du soir : le propriétaire tient à écouler toute sa marchandise car si les bienfaiteurs ne sont pas assez nombreux, c’est lui qui offre les nans restants « mais il se rattrape le lendemain et nous avons moins de nans, » nous confie une des femmes.

« Ce n’est pas une vie! », nous confie cette dame en pleurs, veuve depuis 20 ans. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Le patron du tandur est irrité :  » J’ai commencé il y a une dizaine d’années à donner des nans aux pauvres. Puis des gens ont voulu également leur donner. Ca a commencé comme ça. Où vont les millions de l’UNHCR, de l’ONU ? Ici on n’en voit pas la couleur. Alors on le fait nous-même, regardez, cela ne demande pas de grands moyens !  »

Ces malheureuses sont donc condamnées, elles et leurs enfants, à passer la moitié de leur temps sur un trottoir à des heures indues, à une quinzaine de kilomètres de chez elles, pour recevoir une dizaine de nans.

Elles viennent en effet de très loin, de leur bidonville de maisons de boue, le kachi abadi, sans moyen de transport. Parfois en « autostop », parfois en van dont elles se partagent le prix de la course, parfois en « Suzuki », ces petits taxis collectifs richement décorés typiques du Pakistan. Une femme âgée nous confie en pleurs :  » Ce n’est pas une vie ! Je suis veuve depuis 20 ans !  »

Cette petite fille vient là tous les jours. © Shafiq ur Rehman Yousafzai

Un peu plus loin, un autre tandur à Peshawar More, la rue commerçante afghane. Le patron afghan semble enchanté :  » C’est un très bon business! J’ai fait ça en Afghanistan, aux Etats-Unis, au Pakistan !  » En face, les femmes et les enfants. Leurs petits ballots disposés autour d’elles, semblant de reconstitution de leur foyer puisque c’est là qu’il faut vivre en partie.  Un gamin au visage dur apparaît, comme fasciné et me sourit. Ici tout le monde l’appelle Baloo. Amangul a 12 ans et déjà des airs de petit adulte. Le visage abîmé par la faim, le travail, le manque de sommeil et peut-être les coups, il a le regard plein d’innocence des enfants. Amangul est originaire d’Afghanistan. Où est ta mère ?  » Elle n’est pas là.  » En fait, Amangul vient là chaque soir, seul, équipé d’un grand sac en plastique, pour rapporter la pitance de toute la famille. Tu vas à l’école ? « Non. » Outre les longues heures noctures passées au tandur, Amangul travaille aussi le jour : il décharge des caisses de volaille. Je ne lui pas demandé quand il dormait…

Assise au milieu de ses compagnes d’infortune devenues des amies depuis le temps, Roshangul, 35 ans environ, est originaire d’Afghanistan, de Jalalabad. Sept enfants dont cinq filles, elle vient là chaque soir depuis plusieurs années accompagnée de ses deux fils.  Son mari, trop âgé et aveugle, ne peut plus travailler.  » Ma famille a quitté l’Afghanistan durant l’invasion soviétique. Je ne m’en souviens plus, j’étais trop petite. Nous avons vécu dans une misère extrême à Peshawar. Puis j’ai été mariée, il était déjà très vieux, j’avais douze ans peut-être. Depuis, nous vivons dans des kachi abadi. »

Aujourd’hui elle vit dans le bidonville qui se trouve entre Rawalpindi et Islamabad, en face de l’hypermarché Métro, à une quinzaine de kilomètres du tandur. Voir et écouter : Dans les maisons de boue du kachi abadi d’Islamabad.

Hier dans la nuit, Roshangul a accepté de nous conduire chez elle. Le kachi abadi, mer de toits plats que l’on distingue à peine, est plongé dans le noir. Ici point d’électricité. Point d’eau courante non plus.

Kachi abadi, bidonville de maisons de boue d’Islamabad. Là vivent une grande partie des femmes qui vivent de la charité du tandur. © Sylvie Lasserre

Nous nous enfonçons dans les ruelles étroites et sombres. Un mètre à peine entre les murs bas. Un fossé creusé pour l’écoulement des eaux. Nous traversons un terrain vague en hâte et en silence, passons un « pont » de planches de bois éparses. C’est loin ? Roshangul nous indique en chuchotant sa maison, qui se trouve à la lisière d’une falaise de terre, en haut d’une butte qui surplombe un ruisseau.  » Chaque soir à minuit, je passe par là,  » nous informe Roshangul. La maison est creusée dans la falaise. Une enceinte de boue entoure une cour rectangulaire ; de part et d’autre une pièce séparée de l’extérieur d’un simple rideau. Pas de fenêtres, pas de meuble. Quelques tentures au mur, c’est tout. Deux familles se partagent ce lieu, une pièce chacune.

A gauche la famille d’une autre femme du tandur, dont le mari se drogue. A droite, la famille de Roshangul. Dans la cour, des ustensiles de cuisine posés sur une étagère de terre. Près de l’entrée, une pièce minuscule en terre, la « salle de bain ». Pas d’eau courante, pas d’électricité ici.

Le loyer ? 5000 roupies par mois (environ 40 euros), un prix exhorbitant pour le kachi abadi. Les primo-occupants des lieux, originaires de l’Agence de Mohmand, avaient construit ces maisons alors qu’ils avaient fui les combats dans leur zone tribale. Aujourd’hui certains les relouent à plus pauvres qu’eux. Comment payez-vous le loyer ?  » Mon fils travaille au marché des fruits, il gagne entre 5000 et 6000 roupies par mois ; Avant je faisais le ménage chez une femme afghane à Islamabad, je gagnais 4000 roupies par mois, mais elle est partie.  »

Pourquoi ne pas installer un tandur proche du kachi abadi, qui fonctionnerait selon le même système ?  » C’est un business, répond Roshangul. Ici il n’y a pas assez de gens riches, cela ne marcherait pas.  »

L’espoir de Roshangul : que ses enfants, qui vont à l’école, puissent la soutenir plus tard.

Pour aider ces femmes, cliquez ici : Les veuves du tandur

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Afghanistan. Dix petits enfants tués par une frappe américaine de l’Otan

Lundi 8 avril 2013

La photo est terriblement choquante et révoltante. Dix petits enfants alignés, reposant sur un tapis et entourés d’une foule d’hommes, leurs pères et oncles sans doute. Ils sont beaux, semblent en pleine santé. On dirait qu’ils dorment. Mais non. Ils sont morts. Fauchés dimanche par une frappe américaine de l’Otan sur une maison de la Kunar, près de la frontière pakistanaise, appartenant à un commandant Taliban, Ali Khan.

Une femme aussi serait morte, cinq autres blessées.

Trop c’est trop. Toutes ces bavures qui s’accumulent… D’ailleurs, il ne s’agit pas ici de bavure. Comment parler de bavure quand on tire sur une maison un dimanche ? Tous ces enfants du même âge, toutes ces femmes. Peut-être s’étaient-elles réunies à l’occasion d’une fête. Ou entre voisines. Ces enfants étaient-ils cousins ? Voisins ?

Enfants afghans tués par une frappe américaine. Reuters

J’ai posté hier cette photo sur mon compte Facebook. Le choc est évident : 111 fois partagée. Les commentaires sont outrés :  » Ce n’est pas un crime contre l’humanité, ça ? » « Et cela s’appelle guerre contre le terrorisme ! » etc.

Mais aussi certaines personnes en France, s’étonnent : » Mais on n’en entend pas parler ! »

Oui en effet, ces chérubins n’ont eu droit qu’à quelques lignes ça et là dans la presse. Nos médias préfèrent nous servir des reportages guerriers « EMBEDDED » comme ils disent. Ca fait mieux monter l’adrénaline. Nos médias nous montrent les équipements dernier cri des armées. Formidable ! Mais les Afghans finalement qui s’en soucie ? Nous pleurons un de nos soldats morts en Afghanistan (et c’est normal aussi, mais c’est quand même son métier) à grands coups de cérémonies hyper-officialisées et médiatisées. Mais… ces enfants qui jouaient chez eux… Trois lignes.

A part celles de Karzaï, je n’ai pas lu ou entendu de condamnations officielles. Le président Karzaï à présent réclame une enquête. On imagine déjà les conclusions – si elle a lieu.

Selon le Général Amrullah Aman, un analyste militaire de Kabul qui s’est confié au New York Times, « les forces étrangères n’ont pas le droit d’effectuer de tirs aériens sur des zones peuplées. Dans la pratique c’est différent. Les Américains utilisent leurs forces aériennes dès qu’ils en ont besoin, peu importe à quel endroit, peu importe le nombre de décrets présidentiels émis. »

Selon les militaires américains, les attaques aériennes sont nécessaires pour protéger leurs soldats (sic) et permettent d’accéder à des zones inaccessibles autrement. Pourtant un décret présidentiel leur interdit les frappes sur des zones habitées. Comment qualifier alors cette attaque meurtrière contre des civils ?

Un épisode similaire avait déjà tué dix civils dans la même région au mois de février. A Ghazni dix jours plus tôt, deux enfants et quatre policiers étaient tués par un tir depuis un hélicoptère.

Quand donc l’Amérique comprendra-t-elle que si elle tue un commandant Taliban, il en viendra un autre pour le remplacer, et que plus elle assassine d’enfants, plus elle créera de nouveaux combattants Taliban en réaction. A moins que ce ne soit son objectif. Ou bien cherche-t-elle à éliminer le maximum de Taliban à n’importe quel prix avant son départ prochain au mépris des lois internationales et des droits de l’homme.

Photo Naymatullah Karyab AP

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Au Pakistan, vacciner contre la polio tue

Polio vaccination in Pakistan. DR

Début 2013, dans le canton de Bara (zones tribales du Pakistan), les Taliban ont mis à l’amende 12 pères de famille pour avoir laissé vacciner leur enfant. Sommés de s’expliquer en vain devant une assemblée d’hommes armés pendant deux heures, ils ont finalement dû payer 20 000 rupees (environ 170 euros), une somme très importante pour la région.

Si ces pères de familles s’en sont bien sortis, d’autres n’ont pas eu cette chance. Notamment les travailleurs sociaux participant aux campagne sde vaccinatin.

Le 7 décembre 2012, une jeune fille, Anissa, est assassinée pour avoir travaillé à une campagne de vaccination.

A la mi-décembre, six personnes procédant aux vaccinations sont tuées, en trois attaques distinctes : cinq – dont 4 femmes – à Karachi et une femme à Peshawar. Quelques jours plus tard, trois autres personnes sont abattues, portant à 9 le nombre de victimes du mois de décembre.

Le 1er janvier 2013, de nouveau, sept travailleurs sociaux dont certains vaccinaient contre la polio sont abattus.

Début février, deux autres personnes vaccinant contre la polio sont tuées par une bombe placée sur le bord de la route.

Bilan de ces derniers mois : 19 morts liées à ces vaccinations.

Le Pakistan est un des derniers pays au monde où la polio reste endémique, avec l’Afghanistan et le Nigéria (voir note « Polio : l’exception pakistanaise » de ce blog). En 2011 il détenait le record mondial de cas, 198,  avec le maximum d’occurrences dans les zones tribales, 58 cas en 2012, le plaçant numéro 2 mondial après le Nigéria et avant l’Afghanistan, et détient de nouveau le record mondial avec 5 cas depuis le début de 2013.

En Afghanistan, mêmes problèmes liés à ces vaccinations. Le 12 mars, un programme de vaccination en cours dans les districts reculés de Kamdesh et Waygal (province du Nuristan, Nord-est de l’Afghanistan), a dû être interrompu à cause de menaces. Selon The Guardian, les Taliban auraient nié être responsables de ces menaces, mais accusent des combattants étrangers présents dans le Nuristan et ayant des idées extrêmement dures, d’en être à l’origine.

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Pakistan / Afghanistan. Farida, Anisa et Najia, infortunées soeurs de l’ombre de Malala

Najia Siddiqi, Directrice des affaires aux femmes pour la province de Laghman, Afghanistan, assassinée le matin de la journée mondiale des droits de l’homme. Photo DR

Aujourd’hui, 10 décembre 2012, journée des droits de l’homme des Nations Unies.

Dernière minute : dans la série des grandes nouvelles de la journée mondiale des droits de l’homme, l’hécatombe sur les femmes se poursuit en Afghanistan et au Pakistan : assassinat en Afghanistan ce matin, jour des droits de l’homme, de Najia Siddiqi, Directrice des Affaires aux femmes pour la province de Laghman. Son assasssinat survient quatre mois après celui de sa prédécesseur, Hanif Safi.

Pakistan’s President Zardari, and his daughter Asifa Bhutto, right, meet with Malala Yousufzai. Photo AP

Farida et Anisa n’ont pas eu la chance de Malala Yousafzai, qui a réchappé de sa tentative d’assassinat et bénéficie aujourd’hui de tous les honneurs : la visite hier du président Zardari, venu spécialement pour la voir, alors qu’elle se remet de ses blessures dans un hôpital du Royaume-Uni, la nomination de son père comme conseiller des Nations Unies pour l’éducation mondiale, et demain, à l’occasion de la journée des Nations Unies des Droits de l’Homme, un événement intitulé « Stand up for Malala » qu’inaugurera Zardari au siège de l’Unesco à Paris – sans parler des Madonna, Angelina Jolie et autres stars d’outre-Atlantique qui se sont insurgées publiquement contre son agression.

On peut lire sur le site qui annnonce l’événement à l’Unesco :

« Le président du Pakistan Asif Ali Zardari et le directeur général de l’Unesco Irina Bokova ouvriront l’événement qui sera animé par la présentatrice de la BBC Zeinab Badawi. L’envoyé spécial des Nations Unis pour l’éducation mondiale, Gordon Brown, fera un discours. Des messages video du Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki Moon, d’Hillary Clinton la Secrétaire d’Etat des Etats-Unis et de Catherine Ashton, Haut Représentant de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité seront diffusés. D’autres intervenants également parmi lesquels le Prmeier Ministre français Jean-Marc Ayrault, la Directrice exécutive d’ONU Femmes, Michelle Bachelet, l’ex-présidente de la Finlande, Tarja Halonen, le Directeur général de l’Organisation islamique internationale pour l’Education, les Sciences et la Culture (ISESCO), Abdulaziz Othman Altwaijri et la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le sort des enfants en temps de conflits armés, Leila Zerrougui. Des messages de soutien à Malala seront lus par des élèves de plusieurs écoles de la région parisienne représentant différentes régions du monde. »

Non, décidément, Farida et Anisa n’ont pas eu cette chance ; elles sont mortes sans un bruit. On ne connaît même pas leur visage car elles respectaient le purdah. Je crois bien qu’hormis RFE/RL, personne ou presque n’a parlé d’Anisa, tuée le 1er décembre, et je vous renvoie à ma note d’hier : Anissa, écolière assassinée pour avoir travaillé à une campagne de vaccination contre la polio. Hier soir, la pétition la concernant comptabilisait 35 signatures.

Farida Afridi, co-founder of Sawera, killed on July 4th by Taliban – Photo DR

Quant à Farida Afridi, 25 ans, co-fondatrice de l’ONG Sawera qui oeuvre pour les femmes de la zone tribale de l’Agence de Khyber, elle aussi a été assassinée, le 4 juillet 2012, à Peshawar, alors qu’elle se rendait au travail. (NGO worker Farida Afridi killed in North West Pakistan)

Elle avait fondé Sawera en 2008, avec sa soeur Noorzia et une amie, Bushra, que j’ai rencontrée il y a deux ans à Peshawar. Ses mots avaient forcé mon admiration :

« Nous sommes de l’Agence de Khyber, les gens ici sont tribaux. Tribal veut dire qu’ils sont très stricts et qu’ils n’aiment pas, en particulier, que les filles fassent des études. Le niveau de l’éducation est très bas dans l’Agence de Khyber. Nous souffrons aussi d’un manque d’accès aux soins médicaux. De nombreuses femmes meurent avant d’arriver à l’hôpital alors qu’elles sont sur le point d’accoucher car il y a très peu d’accès aux soins.

Bushra, co-fondatrice de Sawera avec Farida Afridi. Copyright Sylvie Lasserre

Quand j’ai voulu faire mes études, de nombreux membres de ma famille étaient contre, en particulier mes frères. Ils me disaient : « Nous n’avons pas besoin que tu travailles », mais ma mère était d’accord pour que j’étudie. J’ai poursuivi mes études à Peshawar, très difficilement. A la maison je ne pouvais pas ouvrir tranquillement mes livres parce que mes frères m’en empêchaient. Finalement j’ai obtenu un MSA en économie grâce à ma mère, et maintenant que j’ai terminé mes études, les membres de ma famille me respectent, ils apprécient finalement leur fille ait fait des études.

Farida, Noor Zia (Afridi) et moi avons étudié ensemble, nous sommes amies. Aujourd’hui nous sommes enseignantes et nous avons créé cette organisation, Sawera, spécialement pour l’Agence de Khyber (Fata), car nous voulons que les femmes puissent étudier et avoir des revenus. Maintenant nous sommes douze, essentiellement des femmes car c’est une organisation pour les femmes. Nous voulons soutenir notre région. Nous avons aussi lancé deux IT (Information Technology) centers et j’enseigne dans ces centres après mon travail à l’école. C’est gratuit pour les étudiants.

Au début nous n’avions pas d’argent, mais nous venons juste de terminer deux ou trois projets. Nous travaillons bénévolement. Mais nous n’avons toujours pas de financements. Quand nous avons des trainings, nous économisons la moitié des frais et nous la donnons à notre organisation.

L’éducation est vraiment un énorme problème dans les Fata : nous n’avons pas de salle de classe. Je fais cours en plein air. Les élèves sont très pauvres et ne peuvent pas se permettre une éducation privée, c’est pourquoi ils viennent ici, bien que les enseignants ne soient pas très bons… Mais même si nous n’avons pas de salle de classe, je tiens à ce que les élèves apprennent. Nous avons juste un tableau noir. Je ne peux pas utiliser de schémas ni de cartes car comment les suspendre puisqu’il n’y a pas de mur ?

Quand j’ai pris cette classe, les élèves étaient si faibles que j’ai commencé à écrire pour eux, trois copies, comme dans les écoles privées, ABC en urdu. Maintenant avec ces copies, les élèves sont capables de suivre quand j’écris au tableau.

J’ai d’abord été institutrice à Bara, Khyber Agency. A Bara la situation n’est pas bonne, il y a un couvre feu. Les premiers jours quand j’allais à l’école, la route était fermée et je ne pouvais pas m’y rendre. Puis… il y a huit mois notre école a été détruite par une bombe et j’ai été mutée à Jemrod, Khyber Agency.  Maintenant c’est là que je travaille car l’école de Bara est toujours fermée. C’est trop dangereux. Même le poste de police a reçu une bombe, il n’y a pas de paix.

Tu n’as pas peur quand tu fais la classe ?

Non… mon souhait est que les élèves reçoivent une éducation. J’ai peur quand… je suis sur le chemin et que je ne sais pas si je vais rentrer à la maison, parce que sur le chemin il y a des explosions. Mais… que peut-on faire ? Nous devons aussi faire notre travail et nous continuons.

Quel est ton salaire par mois ?

7000 rupees par mois. (60 euros)

Ca suffit pour vivre ?

Elle rit : non ce n’est pas suffisant pour vivre car c’est un très petit montant. Mais je débute…  »

Comment ne pas admirer ces jeunes filles héroïques qui sans moyens, sans appui et malgré les dangers, se battent pour tenter de sortir leur région – en particulier les femmes – de la misère et l’obscurantisme ?

Quant à Farida Afridi, que je n’ai pas rencontrée, c’est une de ses collègues et amie, Hina, qui m’en a parlé aujourd’hui – depuis l’entretien, Bushra s’est mariée et vit maintenant au Bengladesh, je n’ai pu la recontacter :

 » Farida était ma très chère collègue et soeur, elle était une grande dame. Elle a élevé sa voix pour les droits des femmes et je pense que très peu de personnes peuvent le faire, Farida était l’une d’entre elles. Je rends hommage à son travail et elle sera toujours dans mon coeur et mes prières.

J’aimerais aussi lancer ce message aux donateurs nationaux et internationaux afin qu’ils supportent Sawera dans sa noble cause et exaucent le rêve de Farida, offrant ainsi à Sawera plus d’opportunités de travailler pour les femmes encore et encore. »

Je lui ai posé la même question qu’à Bushra :

– Tu n’as pas peur en te rendant à ton travail ?

– Je crois en Dieu alors je n’ai pas peur. Dieu est avec nous.

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Afghanistan. Anissa, écolière assassinée pour avoir travaillé à une campagne de vaccination contre la polio

photo AFP

Anissa venait juste de quitter sa maison et marchait dans la rue quand deux hommes à motocyclette lui ont tiré dessus.

Le 1er décembre, dans la vallée de Kapisa, alors qu’elle se rendait au travail, Anissa a reçu 7 balles dans l’abdomen. Elle est décédée peu après son transport à l’hôpital.

Pourquoi ? L’écolière afghane travaillait aussi comme volontaire pour un programme d’éradition de la polio financé par les Nations Unies.

Elle avait reçu des menaces par téléphone les jours précédants, la sommant d’arrêter de travailler.

Les cas de violence brutale contre les femmes sont en augmentation cette année en Afghanistan, avec 3500 cas rapportés pour les six premiers mois de l’année, et toutes celles qui travaillent comme enseignantes ou pour le gouvernement craignent pour leur vie.

Contrairement à Malala Yousafzai, à qui le président Zardari en personne est allé rendre visite au Royaume Uni (sic !), Anissa est morte dans l’indifférence générale. Confer (et signez) la pétition de protestation contre sa mort : 20 signatures seulement une semaine après son assassinat… :

Show the enemies of Girls Education that no matter how many Anisa’s they shoot down or poison, Education will Prevail

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Guerre en Afghanistan. Le général Desportes ne mâche pas ses mots



25 mai 2011

La mâchoire carrée, la parole concise et le verbe percutant, le Général Vincent Desportes n’a pas mâché ses mots, lors de la conférence « Afghanistan, 10 ans de conflits » organisée par l’IRIS à Paris le 11 mai, pour dénoncer l’incapacité des Américains à mener à bien leur guerre afghane.

Fait suffisamment rare pour être souligné : son intervention, retranscrite ici en intégralité, fut littéralement acclamée :

« Je vais traiter de manière plus théorique le sujet qui a été donné : « Les enseignements stratégiques et militaires du conflit afghan ». Pour constater qu’en fait ce conflit valide à nouveau des concepts stratégiques persistants, qui affirment en chaque occasion leur pertinence, quel que soit le mépris qu’on puisse leur porter.

Quelques idées :

Première idée, c’est celle de la vie propre de la guerre. L’idée de Clausewitz, on le sait.  Dès que vous avez créé la guerre, la guerre devient un sujet et non pas un objet. Clausewitz évoque la volonté indépendante de la guerre, les événements finissant par avoir leur dynamique propre. La guerre a sa vie propre qui vous conduit, pour de nombreuses raisons, là où vous n’aviez pas prévu d’aller.

Reproduction interdite sans autorisation.

L’exemple de l’Afghanistan est particulièrement frappant. La guerre commence le 7 octobre, avec un objectif clair : faire tomber le pouvoir taliban à Kaboul et détruire le réseau d’al-Qaïda en Afghanistan. En gros, l’objectif est atteint fin novembre 2001. Il y a alors moins de 2000 militaires occidentaux au sol.

Dix ans après : les objectifs de guerre ont totalement changé, il y a presque 150 000 soldats déployés en Afghanistan. C’est ce qu’un général résume d’une autre manière en parlant du niveau instable des décisions politiques, ce qui amène les stratèges militaires à adopter des modes de guerre successifs, qui s’avèrent contre-productifs par la suite.

Cette évolution afghane éclaire donc deux réalités éternelles de la guerre. La première : toute guerre est marquée par une dérive de ses buts et le plus souvent une escalade des moyens, deuxièmement, les fins dans la guerre influent toujours sur les fins de la guerre.

Deuxième idée : on doit concevoir la guerre et sa conduite non pas en fonction de l’effet tactique immédiat, mais en fonction de l’effet final recherché, c’est-à-dire le but stratégique. Autrement dit la forme que l’on donne initialement à la guerre a de lourdes conséquences ultérieures, ce qui est perdu d’entrée est très difficile à rattraper. Prenons les deux premières phases de la guerre en Afghanistan :

– première phase, celle du modèle afghan. 2001, où selon les mots de Joe Biden, la stratégie minimaliste américaine. Lancée le 7 octobre 2001 cette phase associe la puissance aérienne américaine, les milices afghanes et un faible contingent de forces spéciales américaines. Résultat : on constate que le modèle a fonctionné pour faire tomber le régime des talibans, mais beaucoup moins pour débusquer les membres d’al-Qaïda et détruire les militants qui doivent se réfugier dans leurs zones sanctuaires. Conséquence : cette stratégie a contribué à renforcer les chefs de guerre locaux, en particulier ceux dont le comportement avec la population était honni et qui étaient hostiles au gouvernement central de Kaboul. Cela a renforcé la puissance tadjike et donc aliéné d’autant la population pachtoune. Tout cela a affaibli ce qui allait être essentiel ultérieurement, les deux piliers centraux de la reconstruction : l’Etat central et la bonne gouvernance.

– deuxième phase : celle du modèle américain 2002-2006

Compte tenu de l’impossibilité pour les milices afghanes de venir à bout des talibans, les troupes américaines prennent la tête des opérations de ratissage. Il s’agissait d’opérations de bouclage avec pour but d’éliminer les caches des terroristes. Résultat : très limité. Conséquences : l’efficacité du modèle américain est limitée par un très grand défaut de sensibilisation culturelle et politique, voire par la supériorité technologique elle-même. Les bombardements aériens soulèvent des questions sensibles. On se rappelle le bombardement d’une fête de mariage en Uruzgan en juillet 2002 avec des coûts politiques considérables. Les forces américaines suscitent crainte et hostilité dans la population, ils sont perçus comme des infidèles, commencent à être véritablement perçus comme une force d’occupation. La population initialement neutre, voire favorable, est ennemie. On passera en 2006 d’une guerre « enemy-centric » à une guerre « population-centric » mais le premier mode de guerre aura commis des dommages qui semblent irréparables.

Quatrième idée : si le centre de gravité de l’adversaire se situe au-delà des limites politiques que l’on s’est fixé, il est inutile de faire la guerre car il ne sera pas possible de la gagner. Au sens Clausewitzien, le centre de gravité des talibans se situe dans les zones tribales pakistanaises puisque c’est de cette zone refuge qu’ils tirent leur capacité de résistance. Il est impossible pour les Américains d’y mettre militairement de l’ordre, celle-ci se situe au-delà des limites politiques qu’ils se sont fixées, ne serait-ce d’ailleurs que pour de simples raisons logistique militaire, en raison de la vulnérabilité de leurs convois militaires lorsqu’ils traversent le Pakistan.

Cinquième idée : c’est avec son adversaire que l’on fait la paix. Selon le bon esprit de la guerre froide qui n’a pas fini de nous faire du mal, la conférence de Bonn en décembre 2001 a été non pas la conférence d’une réconciliation, mais la conférence des vainqueurs. Elle a de fait projeté les talibans, donc les Pachtounes, dans l’insurrection. Dix ans après, nous n’en sommes pas sortis.

Sixième idée : ce qui est important, c’est le stratégique et non pas le tactique. Nous sommes aujourd’hui plongés au cœur d’une véritable quadrature du cercle tactique, entre protection de la population d’une part, protection de nos propres troupes d’autre part, et destruction de l’adversaire taliban par ailleurs. Nous sommes engagés dans un travail de Sisyphe du micro management du camp de bataille. C’est une impasse. Nous ne trouverons pas de martingale tactique en Afghanistan, la solution est d’ordre stratégique et politique. Une accumulation de bonnes tactiques ne fera jamais une bonne stratégie. Un problème politique au premier chef ne peut être résolu que par une solution politique. Citant des officiers américains, le NYT regrettait récemment, je cite : « la déconnexion entre les efforts intenses des petites unités – et c’est tout aussi vrai des unités françaises – et les évolutions stratégiques. »

Je voudrais maintenant évoquer une idée de … le niveau tactique. Elle est simple : le nombre compte, mass matters comme disent nos amis anglo-saxons. Les coupes budgétaires progressives et l’exponentiel coût des armements ont conduit à des réductions de formats incompatibles avec l’efficacité militaire et de nouvelles conditions de guerre au sein des populations.

Contre l’insurrection, on connaît les ratios : en-dessous du ratio de 20 personnels de sécurité pour 1000 locaux il est tout à fait improbable de l’emporter. Irlande du Nord : pour une population d’un million d’habitants, les Britanniques ont maintenu une force de sécurité globale de 50 000, ils sont restés vingt ans, le ratio est de 1 pour 20. En Irak, la population est de la trentaine de millions. Il a fallu mettre sur pied avec les Irakiens une force de 600 000 hommes pour que la manœuvre de contre-insurrection commence à produire ses effets. En Algérie, à la fin des années 50, les effectifs français étaient de 450 000 pour une population de  8 millions d’Algériens d’origine musulmane comme on les appelait alors. En Afghanistan, nous sommes extrêmement loin de ces ratios alors que le théâtre est infiniment plus complexe, physiquement et humainement, nous agissons en coalition, le ratio est de deux fois 140 000 pour 30 millions, c’est la moitié de ce qui est nécessaire pour avoir un espoir de gagner. Le ratio actuel forces de sécurité / population nous permet de conquérir – on le sait bien parce qu’on le fait tous les jours – mais pas de tenir. Or gagner la guerre c’est contrôler l’espace, or nous ne savons plus, nous ne pouvons plus, nous Occidentaux, contrôler l’espace.

Pour conclure, deux dernières idées :

Un : le conflit afghan est bien une guerre américaine. On se rappelle de ce télégramme diplomatique révélé dans le Monde par Wikileaks, où l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris demandait, sur instance de l’Elysée, que Washington trouve des façons de faire croire que la France comptait dans les options stratégiques. On se rappellera aussi que de McKiernan à Petraeus en passant par McChrystal, le commander in chief américain relève et remplace le chef de la coalition sans en référer aux autres membres. On se souviendra que les calendriers et les stratégies sont dictés davantage par les préoccupations de politique intérieure américaine que par le dialogue avec les coalisés, bien obligés de s’aligner – ceux qui ont lu « Les guerres d’Obama » de Woodward ne me contrediront sûrement sur aucun de ces points.

Dernière idée. L’Afghanistan est une nouvelle preuve de l’échec de l’Europe. Je constate qu’il y a ou qu’il y a eu 15 pays de l’Union ayant engagé des forces militaires en Afghanistan : Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Hongrie, Italie, Lituanie, Lettonie, Pays- Bas, Pologne, Roumanie, Suède, République Tchèque, Portugal. Avec des effectifs non négligeables puisqu’ils représentent environ 40 000 combattants, soit un tiers de la force engagée. Or il n’y a presque pas d’Europe ou en tout cas de défense européenne en Afghanistan. On pourra toujours m’expliquer qu’historiquement l’Europe a eu du mal à s’imposer en tant que telle dans cette guerre. Certes. Mais le constat est là : l’Europe mène sa guerre la plus longue « ever », elle le fait avec des effectifs extrêmement importants et elle n’existe pas. Cela donne une résonnance nouvelle aux propos du Ministre de la Défense Hervé Morin, qui affirmait fin octobre dernier : « L’Europe est devenue un protectorat des Etats-Unis. » Il est temps que l’Europe se reprenne en main. Merci.  »

Crédit photos : Sylvie Lasserre