Lesbos – Ayvalik : le grand échange de populations

This video is a rare document about the population exchange that happened at the fall of the Ottoman Empire. Between 1922 and 1923, 500 000 Turkish people from Greece were forced to leave to Turkey while 1 500 000 Greek people from Asia Minor had to leave to Greece. Still after a few generations, people are so moved about this human tragedy.

Ayvalik, in Turkey, is one of the cities affected. The exchange happened with Lesbos. Cunda, the adjacent island close to Ayvalik, welcomed Turks from Crete and in some places on Cunda or Ayvalik, one can still hear old people speaking in Greek.

Ayvalik was a prosperous Greek city, living mostly on the olive industry and hosting twelve churches. Sometimes nowadays one can see a group of Greek people visiting the town, on the track of the houses of their ancestors. If you talk to people here about the tragedy you will witness soon them crying, almost 95 years later. They still give each other nicknames which are… the name of the village in Lesbos they come from, although most of them never went there. Turks have been authorized to visit their ancestors villages in Lesbos only a few years ago.

Samedi 3 mars 2018

Les femmes et les enfants d’abord ! Un grand bravo au peuple grec !

Dimanche 9 août 2015

Juste un aperçu du bel esprit de solidarité des Grecs, étouffés par la crise, mais pour qui rien ne compte lorsqu’il s’agit de porter assistance à des réfugiés. Il y a neuf ans déjà, alors que je faisais un reportage entre Chios, Lesbos et Athènes sur le même sujet, leur bel esprit m’avait laissée admirative et chargée de souvenirs de si belles rencontres. Quand cette route s’ouvrait, j’ai vu les habitants de Chios, Mytilène et Athènes se dépenser sans compter. Certains ont même « adopté » des migrants. Depuis je dois dire que j’admire les Grecs pour leurs esprit de solidarité.

Encore aujourd’hui, vous pouvez constater qu’ils sont admirables. Pris en plein marasme économique, ils continuent de porter assistance aux réfugiés de Syrie (j’aurais tant d’histoires à partager à leur sujet ! Chapeau bas au peuple grec !). Jugez-en par vous-même, alors qu’ils prêtent leurs véhicules aux migrants pour parcourir cinquante kilomètres, sans même en parler :

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Exode ininterrompu sur les routes de Lesbos en Grèce

Lundi 6 juillet 2015

Les migrants doivent marcher 50 km pour rejoindre le port de Mytilène. © Sylvie Lasserre

Les migrants doivent marcher 50 km pour rejoindre le port de Mytilène. Interdiction aux îliens de les prendre en stop ; les contrevenants risquent dix ans de prison; © Sylvie Lasserre

Bientôt dix ans que je n’étais retournée sur les traces des migrants clandestins à Lesbos ! (Je vous renvoie à mes posts d’alors, que vous trouverez dans la catégorie « migrants ») A l’époque, cette « route » migratoire commençait à s’ouvrir, l’on n’en parlait pas, au point qu’après trois semaines de reportages en Grèce, à Athènes, Chios et Lesbos, et en Turquie, j’avais vendu… trois feuillets à Libé. Pourtant, déjà, la Grèce réclamait à corps et à cris l’aide de l’Europe pour faire face au problème qu’elle pressentait grandissant, mais…

Aujourd’hui, ce sont 400 à 1000 migrants qui transitent chaque jour par la grande île, si proche des côtes turques. Sur la route qui conduit de la capitale, Mitilène, au nord de l’île où débarquent les clandestins de leurs canots en caoutchouc, c’est un flot continu de groupes marchant sous le soleil. Ils vont par groupes de cinq, dix, vingt. Tous les cinq cents mètres, un groupe. Exode impressionnant. On retrouve toujours les Hazaras, peuple opprimé, s’il en est, en Iran et en Afghanistan, des Pakistanais – beaucoup plus rares -, des Afghans d’ethnie tadjike en famille – ça c’est très nouveau – ! Grande nouveauté par rapport à 2006 : des femmes et des enfants. Et des Syriens… des Syriens… par familles entières.

Femme syrienne en transit à Lesbos. L'épuisement se lit sur tous les visages. © Sylvie Lasserre

Femme syrienne en transit à Lesbos. L’épuisement se lit sur tous les visages. © Sylvie Lasserre

On a peine à imaginer la situation sur place pour qu’une famille décide de quitter à jamais sa ville, son village, sa maison, les mains vides, et fasse prendre tant de risques à ses femmes et ses enfants : s’échapper de Syrie, traverser la Turquie, puis la mer Egée sur un canot pneumatique surchargé, seuls, sans passeurs – ceux-là les abandonnent sur les rives turques avec juste quelques consignes – puis à Mytilène, marcher cinquante kilomètres sous un soleil brûlant avant de rejoindre un camp où ils passeront deux semaines avant d’obtenir un permis temporaire de circuler. Bateau pour Athènes, train pour Thessalonique, puis rejoindre la Macédoine à vélo pour ensuite traverser tous les pays qui les conduiront, qui en Allemagne, qui en Belgique, qui en Norvège… Pour un destin non moins certain.

Zahia, son frère et ses enfants, épuisés, ayant fui Latakié en Syrie, en transit à Lesbos. © Sylvie Lasserre

Zahia, son frère et ses enfants, épuisés, ayant fui Latakié en Syrie, en transit à Lesbos. © Sylvie Lasserre

Zahia a près de vingt ans. Elle a quitté Latakia en compagnie de ses deux jeunes enfants et son frère. Son fils, environ 5 ans, a un oeil au beur noir. C’est le soleil ! me dit la mère. Tous ont la peau très blanche, elle soulève le tee-shirt de sa fille et me montre les jeunes épaules brûlés par les rayons implacables. Cela fait un mois qu’ils sont partis. Il leur reste encore tant de chemin jusqu’à l’Allemagne où ils se rendent. Ils viennent de passer deux semaines, pas au camp, mais là, sur le port, sur le terrain de la police. Depuis un mois que nous sommes partis, nous dormons par terre. Elle est épuisée. Les enfants aussi semblent très éprouvés. Vous aviez des douches sur le port ? Non ! s’exclame-t-elle. Pas même de toilettes. Cela fait quatre jours que nous ne nous sommes pas lavés. Elle me montre l’état du bas de son pantalon, qui fut noir, mais est aujourd’hui blanc de poussière.

Trois générations : Elles ont quitté l'enfer de Deir Ez Zur en Syrie. © Sylvie Lasserre

Trois générations : Elles ont quitté l’enfer de Deir Ez Zur en Syrie. © Sylvie Lasserre

Plus loin, sous le porche de l’entrée de l’embarcadère, des tentes, des hommes, des femmes, des enfants assis ou couchés à même le sol. Je m’approche d’un groupe de femmes assises sur un tapis, dont l’une d’elle tient un nourrisson dans les bras. La grand-mère, la mère et la petite-fille. Elles ont fui leur terre natale de Deir ez Zor, ravagée par la guerre et se jettent, assoiffées sur la bouteille d’eau que je leur donne. Le bébé a quatre mois. Le plus jeune migrant que j’aie vu…

A l'embarcadère de Lesbos. Les migrants attendent le bateau pour Athènes. © Sylvie Lasserre

A l’embarcadère de Lesbos. Les migrants attendent le bateau pour Athènes. © Sylvie Lasserre

Un jeune homme s’approche, me dit qu’il parle anglais et arabe. « Je suis Palestinien, de Syrie. Ma famille était en Syrie depuis soixante ans. Nous sommes d’Alep. » Il me présente sa famille, dont sa mère et poursuit : « Je suis pharmacien. Ma mère est dentiste. » Sa mère, veuve, porte un voile noir. Tandis qu’elle prend les savons que je lui donne, elle me demande si je n’ai pas de la crème pour le visage ; je regarde son visage: il est brûlé par les longues marches sous le soleil. Omer, le jeune pharmacien me montre une photo de son chien : un jeune berger allemand, grand, vif. Les soldats l’ont tué ! Et mon chat aussi. Mais pourquoi ? « Comme ça ! Ils tirent sur tout ! Même sur les arbres ! »

Le pharmacien, son frère jumeau et leur mère, dentiste. © Sylvie Lasserre

Le pharmacien, son frère jumeau et leur mère, dentiste. © Sylvie Lasserre

Chacun fait sa toilette comme il peut, quand il peut. Du linge sèche sur les plots du parking face à l’embarcadère.

Puis tandis que nous discutons, une policière attachée aux douanes leur demande de dégager les lieux et aller sous le porche, derrière le mur. Loin des regards. « Regarde comment ils nous traitent : Ils ne nous traitent pas comme des êtres humains ! »

Jeune fille syrienne, sur les routes de l'exode, en famille. © Sylvie Lasserre

Jeune fille syrienne, sur les routes de l’exode, en famille. © Sylvie Lasserre

Et comment oublier, cette jeune fille, aux allures de touriste, dont je n’ai pas réussi à retenir le prénom alors qu’elle me l’a répété trois fois ! Partie en famille, père, mère, frère. Contrairement aux autres, ils portent de relativement de gros bagages. Comment ont-ils marché les 50 kilomètres ainsi chargés, je me le demande. En regardant à nouveau les photos, je constate que le père porte une mallette en plastique. Les documents de leur vie sans doute, les papiers importants. Peut-être des photos de famille aussi. Ils sont en route pour l’Allemagne.

La route qui les attend est encore longue et semée d’embûches. Elle est toute tracée par les réseaux de passeurs et comprend donc, entre autres la traversée de la Macédoine à vélo. Je repense à Arif, le jeune Hazara d’Iran que j’avais suivi depuis sa sortie du camp de Lesbos en 2006, jusqu’à Paris. Sa route alors passait par Patras puis Calais. Après deux ans passés en Angleterre, il avait abandonné l’idée d’obtenir des papiers et repartait tenter sa chance en Norvège. Oui, la route de la migration est longue et difficile, semée d’embûches et de dangers. Par un accident de téléphone portable, j’ai perdu son contact. Sur les routes de Lesbos, ce sont des centaines, des milliers d’Arif qui passent chaque jour.

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Drames africains (2) – Nous sommes cachés. Nous sommes couchés…

Issiaka, Ivoirien :  » Nous sommes cachés, nous sommes couchés, nous sommes cachés… « 

Il y a trois ans il a dû fuir la Côte d’Ivoire pour des raisons politiques, pour sauver sa peau d’après ce que je comprends. Son long voyage n’est pas terminé.

Pour un migrant, le voyage ne se limite pas à un passage en bateau d’une rive à l’autre de la Méditerranée…

Ecoutez son récit : 3-issiaka-ivoirien.1215861671.MP3

Drames africains (1) – Par la mer ! Je suis passé par la mer !

mytilini-05052006-1-dsc_0.1215807539.jpgJ’entame ici une série d’enregistrements de récits de migrants africains rencontrés il y a deux ans dans un camp près de Mythilène sur l’île grecque de Lesbos, à quelques kilomètres des côtes turques.

Au cours de cette enquête, j’essayais de comprendre le trajet que suivaient tous ces migrants venus de Mauritanie et de Somalie. Comment des Africains pouvaient se retrouver sur une île grecque proche de la Turquie ?!?

Le camp de Mythilène est composé d’une série de sept hangars courus par les courants d’air.

Pour éviter les bagarres, les migrants sont regroupés en fonction des zones dont ils sont originaires : les Iraniens et les Afghans ensemble (ils se battent souvent) et les Africains ensemble : Somaliens, Ivoiriens et Mauritaniens.

Ce genre de camp donne un aperçu condensé des problèmes de la planète : une guerre ici, une famine là ou encore une dictature trop répressive et tout de suite les migrants des pays concernés affluent.

A Mythilène, les migrants arrêtés sur l’île ou repêchés en mer ne restent généralement pas plus de trois semaines. Ils sont ensuite relachés et regagnent librement Athènes puis se disperseront en Europe. Commencera pour eux un nouveau parcours, très long. Un parcours de clandestin semé d’embûches.

Ceux que j’ai rencontrés arrivaient tout juste de leur long périple pour quitter l’Afrique.

Ce qui me frappe dans tous leurs récits, c’est leur pudeur, leur difficulté à mettre des mots sur tout ce qu’ils ont vécu.

J’ai pu me rendre dans le camp à deux reprises à condition de ne pas prendre de photos et de rester derrière les grilles. Les interviews se sont donc faites à travers les barreaux, moi dehors et deux policiers derrière moi surveillant tout ce qui se disait.

Ahmed, Mauritanien : « Par la mer ! Je suis passé par la mer ! « 

Son récit : 2-ahmed-mauritanien.1215807846.MP3

Arif, l’Afghan d’Iran, sort du camp de Lesbos

arif.1210586090.jpgIls arrivent d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, du Pakistan, de Turquie, du Bangladesh, de Somalie, du Maghreb et même de Mauritanie.

Les migrants débarquent chaque année par milliers sur les îles grecques, via la Turquie.

Une fois le pied posé sur le sol grec, les migrants peuvent rester « légalement » en Grèce, le temps que soit traitée leur demande d’asile – que moins d’1% obtiendront -, une procédure qui prend de trois à cinq ans.

Arif, vingt ans, est Afghan, de la tribu des Hazaras. Sa famille avait fui en Iran lorsqu’il avait six mois. Il vient de réussir son passage en Europe. Aujourd’hui il sort du camp. Une nouvelle vie s’ouvre à lui. Récit.

Reportage, Sylvie Lasserre

Mai 2006. Camp de Mytilène sur l’île de Lesbos en Grèce, à dix kilomètres des côtes turques. Cinq hangars en enfilade. Hangar n°1 des Afghans, n°2 des Iraniens et des Irakiens, n°3 des Afghans encore, n°4 des Somaliens et des Mauritaniens, n°5 des Somaliens.

Ce matin, Arif est heureux. Après le déjeuner, il sera libéré. Lui et tous les Afghans – des Hazaras – du camp. Derrière les barreaux de l’immense bâtisse jaune, son sourire est radieux. Son rêve est en passe d’être exaucé. Il est en Europe. Il est bientôt libre. Arif a vingt ans. Il vient de passer dix-sept jours au camp de Lesbos.

Les mêmes schémas se répètent depuis dix ans. Venus d’Asie, les migrants rejoignent la Grèce via la Turquie. Cachés dans des forêts ou dans des hangars près des plages, ils attendent la nuit pour prendre la mer, à bord de canots pneumatiques ou de barcasses usées. Principales destinations : Kos, Samos, Chios ou Lesbos. Ils sont prêts à tout, même à couler leur embarcation s’ils se font repérer par les garde-côtes qui patrouillent chaque nuit. Objectif : ne pas se faire refouler vers les eaux turques. Les clandestins le savent, les garde-côtes ont l’obligation de les secourir et donc de les ramener sur le sol grec. Ainsi le tour est joué. Parfois aussi cela se termine mal.

Arif et ses amis ont choisi le bateau gonflable. « Nous l’avons acheté à Istambul, puis nous avons pris le bus. Nous sommes descendus près d’une plage et nous nous sommes cachés dans un jardin en attendant la nuit. Nous avons ramé pendant quatre heures. Lorsque nous sommes arrivés à Mytilène, nous avons détruit notre bateau et nous sommes montés sur la montagne. » Arrivés sur la colline, le groupe laisse passer la matinée avant de se rendre au port. « Nous sommes allés prendre un café en attendant le ferry pour Athènes, mais une femme nous a remarqués et elle a appelé la police. Ils nous ont emmenés au camp. »

Comme Arif, plus des trois quarts des migrants clandestins sont arrêtés soit lors de leur traversée, soit dès leur arrivée sur les îles grecques ou encore au moment où ils embarquent pour Athènes. Difficile pour eux de passer inaperçus. D’après le préfet de Mythilène, il leur est impossible de passer à travers les mailles du filet. A leur arrestation, ils sont conduits au camp de l’île où ils restent en moyenne trois semaines, le temps d’effectuer quelques examens médicaux et vérifications administratives et de leur établir des « papiers ». Des papiers ? Une simple feuille blanche qui leur permettra de circuler librement sur le sol grec, le temps de demander l’asile.

Retour au camp de Mytilène. L’heure approche. Dans l’immense hangar traversé de vents coulis, Arif, Nizar et Khayam, tous trois Hazaras, ont déposé un petit tapis sur le sol pour une dernière prière avant le départ. Quinze heures. Un policier leur remet le sésame qui leur permettra de circuler librement en Grèce. La feuille blanche comporte leur photo d’identité, leur année de naissance et leur nationalité. Dès lors, ils disposent de vingt jours pour demander l’asile. En Grèce, moins d’un pour cent des demandes sont acceptées, mais la procédure prend de trois à cinq ans. Durant cette période, les migrants obtiennent une carte rose qui leur donne le droit de rester légalement sur le territoire grec, mais pas de travailler.

Sur la feuille d’Arif, la date de naissance indique : 1990. Seize ans ! Il en paraît au moins vingt ! Et il a dit qu’il était… Mauritanien ! « J’ai fait une erreur ! Quand je suis arrivé, on m’a dit de dire que j’étais Mauritanien et mineur, que ça irait plus vite ! Résultat j’ai passé plus de quinze jours au camp ! Si j’avais dit que j’étais Afghan, je ne serais resté que trois jours ! » explique-t-il. En effet, les sept Afghans du hangar n°1, arrivés deux jours plus tôt, seront libérés le même jour qu’Arif. Les Afghans ne sont généralement pas détenus plus de trois jours car il est illégal de les renvoyer dans leur pays. Il en va de même pour les Iraniens, les Irakiens, les Soudanais ou encore les Mauritaniens : leurs pays sont jugés trop dangereux.

Les grilles du hangar n°3 s’ouvrent enfin. Un dernier adieu à Zoi, l’infirmière du camp, puis Arif, Nizar et Khayam s’élancent sur la route. Direction le port de Mytilène, à cinq kilomètres. Cinq minutes plus tard, les sept Afghans du hangar n°1 rattrapent les trois amis sur la route. Le plus jeune a douze ans – ses parents sont morts -, le plus âgé vingt-deux. Ils avancent en file indienne sur le bas-côté de la route dangereuse. Quelques uns ont les mains vides – la police a jeté leurs sacs à la mer quand elle les a arrêtés -, d’autres portent un petit ballot. Les regards sont un peu hébétés par cette soudaine liberté et ces premiers pas sur le sol européen. Le soleil cogne un peu, l’air saoule vaguement. Une nouvelle vie, inconnue, inquiétante, les attend.

Chemin faisant, Arif confie ses projets. « Je vais rester à Athènes trois ou quatre mois. D’abord j’enverrai de l’argent à ma mère. Ensuite j’économiserai pour pouvoir poursuivre mon voyage. » Pour aller où ? « Je ne sais pas… Peut-être en Italie… en Norvège… ou en Angleterre… ou en France… Je ne sais pas. Et puis… Je veux retrouver mon père… » Son père est parti en Europe quatre ans plus tôt. Depuis, il n’a plus donné de nouvelles. « La dernière fois qu’il nous a téléphoné, il était en Espagne. Parfois j’ai peur qu’il soit mort, je sais que c’est dangereux de voyager avec les passeurs. »

Arif a un gros avantage par rapport à ses compagnons, il parle anglais. « Quand mon père est parti, il m’a dit : ‘ Mon fils, apprends l’anglais ! ‘ J’aime l’anglais. L’anglais, c’est tout pour moi ! C’est une langue internationale. » Arif est « migrant migrant » : ses parents ont fui l’Afghanistan quand il était bébé pour « s’installer » à Ispahan, en Iran.

Passe un 4×4, toutes vitres baissées, musique occidentale tonitruante. « Wouah !!! The music is fantastic ! » s’exclame Arif, soudain devenu euphorique. Pense-t-il donc que l’Occident, c’est le paradis ? « Je travaille depuis que j’ai huit ans. Mon métier, c’est de fabriquer des sacs. Je travaillais quinze heures, seize heures par jour, et après j’allais au cours d’anglais. C’était très dur. Tu connais la place de l’Imam à Ispahan ? J’y allais tous les vendredis pour parler avec les touristes. C’est comme ça que je me suis entraîné. »

Arif a fait le voyage depuis Ispahan accompagné de Nizar et Khayam. Ispahan, Téhéran, Van, Ankara, Istambul et enfin Mytilène. Un mois et vingt-cinq jours de voyage, dont douze passés à Istambul, le temps de trouver un passeur. Chacun a payé 300 euros. Un très bon prix, pour un service minimum. « L’homme nous a aidé à acheter le bateau et il a organisé notre trajet jusqu’à Ayvalik en bus. » Habituellement le passage coûte entre 800 et 1500 euros, selon les bourses, selon les destinations. Cela se négocie au cas par cas. Les passeurs trouvent toujours un arrangement…

Arrivés au port, Arif et ses compagnons décident de filer le soir même à Athènes. C’est à bord d’un ferry des lignes régulières qu’ils embarqueront. Le navire appareille à dix-huit heures. Ils achètent leur billet dans la première agence qui se présente. Dix-sept heures, ils sont à bord, soulagés, en passagers non clandestins. L’euphorie se lit sur les visages fatigués.

Athènes enfin. Au petit matin, l’inquiétude a remplacé la joie. Le navire approche du Pirée. La nuit a rappelé les esprits à la réalité. Un long voyage s’achève. Un autre, sans doute plus pénible, commence. Priorité : trouver un hébergement. Puis un travail. Coups de fil. Joindre les contacts des uns et des autres. Arif déniche un logement le matin même. Une chambre pour six dans un immeuble où logent 80 Afghans. Deux euros par jour, trois euros en plus pour prendre une douche. « L’immeuble appartient à un Afghan très riche, explique Arif. Il peut nous trouver du travail, mais pour 150 euros. » Arif préfère démarcher seul. Très vite, il déchante : il pensait trouver du travail le jour même.

Et puis… Une grosse contrariété l’attend. La police a pris ses empreintes au camp de Lesbos. Il vient d’apprendre ce que cela signifie : il ne pourra plus se rendre légalement dans un autre pays d’Europe. D’après la convention de Dublin, il devra obligatoirement demander l’asile en Grèce, le pays par lequel il est entré. S’il se fait arrêter ailleurs, il sera renvoyé en Grèce. Ses empreintes digitales sont enregistrées dans la base de données européenne Eurodac. Pas moyen d’y échapper.

Aux pieds de l’Acropole, un petit bruit emplit les rues de manière incessante. Un crépitement sec et puissant. Presque agaçant. Ce sont les « magnites », deux aimants arrondis que l’on lance en l’air et qui émettent ce drôle de grésillement en retombant tandis qu’on les rattrape. Achetés un euro chez les grossistes chinois, elles se revendent trois euros dans la rue. Les magnites, c’est la spécialité des Bangladais et des Pakistanais. Inlassablement, ils les font crépiter, tentant de les vendre aux touristes qui envahissent les ruelles. Parfois la police les chasse. Une heure après ils reviennent. Ils sont jeunes, maigres. Souriants, perdus, ils errent dans un mouvement brownien à l’affût des touristes qui déambulent, indifférents, en dégustant des glaces.

Une semaine plus tard enfin, Arif trouve un emploi de journalier dans une usine. Il n’est pas satisfait : « Je ne travaille que trois jours par semaine. Il n’y a pas de travail ici ! » Poursuivre sa route vers la Norvège ou la France, via Patras, le tente de plus en plus. « Sous un camion, c’est moins cher. » Mais toujours cette histoire d’empreintes…

Décembre 2006. Neuf mois ont passé. Les nouvelles d’Arif sont plutôt bonnes. Il est toujours à Athènes et cumule deux emplois. Le premier pour une entreprise de nettoyage, de neuf heures à dix-sept heures, le second comme homme de ménage dans un restaurant, de minuit à huit heures le matin. Il dort peu mais espère ainsi économiser douze mille euros qui lui permettront de s’envoler pour le Canada. Et puis… Il a retrouvé son père, Abbas. « Il est en prison en Afghanistan. Les Talibans l’ont attrapé. » Il y a quatre ans, Abbas était en France. Il s’est fait attraper, ils l’ont envoyé en Afghanistan. Cruel retour à la case départ après tant d’années de migration, alors que sa famille se trouve en Iran… Arif garde le moral : « Même s’il est en prison, je suis heureux parce qu’il est en vie ! »

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Tu vois les lumières là-bas ? C’est l’Italie !

 REPORTAGE

Selon l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), l’argent du trafic d’êtres humains aurait supplanté celui de la drogue. Une « industrie » très lucrative, générant des dizaines de milliards de dollars chaque année, véritable manne pour les passeurs qui traquent le client dans les pays en crise, poussant au départ des affligés qui ne rêvent que d’Europe. A raison de mille cinq cent euros par personne en moyenne, payés en liquide, le business attire de nombreuses convoitises.

Par Sylvie Lasserre. Mai 2006

lesbos.1210586372.jpgUne nuit sans lune. La haute mer. Un rendez-vous nocturne entre deux bateaux. L’un grand, confortable, l’autre petit, en piteux état. Cette nuit là, vingt et un passagers clandestins sont débarqués de force sur le rafiot, avec pour toute recommandation : « Allez tout droit, toujours tout droit. Vous voyez les lumières là-bas ? C’est l’Italie ! » Puis les passeurs filent à bord du grand bateau. La scène se déroule à quelques miles de Chios, une île grecque proche des côtes turques. Elle aurait tout aussi bien pu se passer aux abords d’une des nombreuses autres îles qui bordent la côte turque : Kos, Samos, Rhodes, Lesbos… Jilani, palestinien, 37 ans, ne cesse de maugréer. Il se voyait déjà en Italie. Le voilà en Grèce, derrière les barreaux du camp de Chios depuis dix jours !

 

En mer Egée, tous les migrants clandestins se font ainsi duper. L’île de Chios, située à quelques miles de la Turquie, voit arriver en moyenne une dizaine de barcasses chaque mois, que les passeurs choisissent d’abandonner avec leur « chargement » avant l’entrée dans les eaux territoriales grecques. Même chose pour Kos, Samos, Rhodes ou encore Lesbos, situées au confluent de flux migratoires asiatiques et africains. Les migrants venus d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, de Turquie et même du Bangladesh transitent par la Turquie pour rejoindre l’Europe à bord de vieux bateaux ou de canots pneumatiques. Ceux qui arrivent du Proche-Orient et d’Afrique passent par la Libye et le Liban, d’où on les embarque sur des bateaux de marchandises avant de les laisser terminer leur parcours sur de petits bateaux à l’approche de la Grèce. Ayant peu de notions de géographie, ne connaissant pas la route que leur font emprunter les passeurs, ils pensent effectivement arriver en Italie alors qu’ils débarquent en Grèce. Certains passeurs font même croire à leurs clients, pour les « tranquilliser », que la mer Egée est une rivière…

A raison de 1500 euros en moyenne le passage, plusieurs milliers de clients par an, rien que pour les entrées par la mer, le marché est particulièrement juteux. Selon l’OSCE, le trafic d’êtres humains au sens large rapporterait des dizaines de milliards de dollars chaque année. Une véritable manne, qui aurait supplanté celle de la drogue. Environ 4000 réseaux « employant » près de 40 000 personnes se partageraient le gâteau. Des mafias kurdes et turques essentiellement.

Quelques jours plus tôt, sur une plage des environs de Bengazi. Jilani et ses compagnons de voyage embarquent pour le grand voyage. « On est partis sur les coups de six heures du soir. » Le passeur, Noredine, les accompagne. « Grand, 45 ans environ, avec des bijoux et tout… » précise Jilani. Avec lui, deux hommes de main. Un grand bateau. « On était à l’aise, il n’y avait pas de problème, » se souvient Jilani. Une croisière presque… Direction l’Italie. Chacun a payé entre 800 et 1000 euros. Les tarifs se négocient individuellement avant le départ, avec le passeur.

La « confortable croisière » sera de courte durée. « Le grand bateau a marché deux nuits dans la mer. La journée on s’arrêtait. Vers cinq heures du matin ils nous faisaient descendre à terre, on restait dans un petit endroit, puis ils revenaient à six heures du soir, et allons-y ! » relate Jilani. La troisième nuit, à quelques miles des côtes grecques, un petit bateau les attend en pleine mer. « Il est venu se coller au grand bateau et on a changé. Au début j’ai eu la trouille. Parce qu’on était trop nombreux. Je me suis dit : non je ne vais pas monter dans le petit bateau. Ca ne m’intéressait plus… » Comme les autres, Jilani n’a pas l’habitude de la mer. « Il y avait je ne sais pas combien de mètres en dessous de nous. Il y en a un qui a dit : Moi je ne veux pas monter ! Alors un des hommes l’a menacé avec un revolver : Monte sinon on te… » Une fois tout le monde à bord, l’homme leur annonce qu’il va les laisser poursuivre seuls. Protestations : « Attends ! On ne sait pas conduire le bateau ! » L’homme reste sourd. Le grand bateau repart.

Faute de place, personne n’ose bouger. Le rafiot pourrait basculer. Un des passagers, qui connaît un peu la mer, prend la barre. Mais… au bout de deux heures, le moteur lâche. « La femme pleurait, elle a fait sa prière. Moi je ne voulais pas mourir. J’ai dit : On va continuer en ramant. Mais il n’y avait pas de rames. Alors on a arraché toutes les planches d’un grand coffre, chacun en a pris une. » Huit heures du matin, ils touchent enfin terre. Mais… « C’était pas l’Italie, c’était la Grèce ! Sur la plage, des habitants nous regardaient. Ils ont appelé la police qui nous a amenés ici. Ca fait neuf jours. On est dégoûtés ! »

La femme qui pleurait, c’est Ruba, la seule femme du groupe. Née à Gaza, elle aussi vivait en Libye. Professeur d’arabe, 32 ans. Elle a laissé mari et enfants – dix, sept et quatre ans – pour suivre son frère. C’est lui qui a rencontré Noredine dans la rue. Chacun a payé 1000 euros. Sur les raisons de son départ, Ruba reste évasive : « La Libye ce n’est pas chez moi… En Italie il y a les droits de l’homme. » Ses projets ? « Quand je serai en Italie, je m’installerai, je me débrouillerai, puis je ferai venir mon mari et mes enfants. » Un flegme étonnant. « Mais j’hésite encore entre rester en Italie ou retourner en Palestine. »

Ce que Jilani et les autres ignorent, c’est qu’ils ont eu beaucoup de chance. Cette nuit là, la mer était calme, le vent ne s’est pas levé. Chaque année, on déplore plus d’une centaine de noyades lors de ces traversées nocturnes. Des cadavres sont régulièrement retrouvés sur les côtes. Le jour même de la traversée de Jilani, quatre squelettes étaient récupérés par des pêcheurs en Turquie, en face de Lesbos.

Jilani, Ruba et les autres sont des migrants économiques. Cela signifie qu’ils avaient le « choix », même si leur vie n’était pas une vie comme on dit… Celle de Jilani, c’est une vie d’errements : « Je suis né à Gaza, j’ai grandi à Gaza. Après je suis parti en Italie… Je faisais des pizzas, je suis resté six mois… puis en Libye… ensuite en Tunisie. En Tunisie c’était… la police est assez sévère. J’ai été expulsé vers la Palestine. J’ai de nouveau quitté la Palestine pour retourner en Libye. Là, je suis resté trois ans. Je travaillais au noir à droite à gauche… Je travaillais dans la forêt, je ramassais les olives… » Une vie de clandestin, une vie d’errance, comme nombre de migrants venus des pays dévastés par les guerres et les famines. « Je voulais aller vivre dans un pays où il n’y a pas la merde, où il n’y a pas la guerre, où il n’y a pas de problèmes quoi ! Voilà ! »

C’est à Bengazi dans une gare routière que Jilani a rencontré Noredine, le passeur. Un Libyen. « Je cherchais une place dans un taxi collectif. Il s’est approché, on a discuté… Peut-être qu’il était en train de chercher ses clients, je ne sais pas… On s’est revus plusieurs fois. Il m’a dit qu’il pouvait me faire partir en Europe, en Italie. » Passent trois ou quatre mois pendant lesquels Jilani hésite, réfléchit. Noredine finit par le convaincre. Le marché est conclu pour 800 euros. « Noredine est un chasseur. C’est très facile pour lui de trouver des proies, tout le monde veut aller en Europe ! »

Zaccharia, autre compagnon d’infortune de Jilani et Ruba, vivait en Libye depuis 2001. Palestinien lui aussi. Un petit emploi dans un café, homme à tout faire, en échange d’un logement et d’un peu d’argent. Il se souvient de sa rencontre avec Noredine. « Il venait prendre son café là où je travaillais. Il passait son temps au téléphone. Je l’entendais : ‘ Il fait beau, on sort ce soir…’ J’ai d’abord cru que c’était un homme d’affaires. Puis j’ai compris et je me suis dit qu’il pourrait peut-être m’aider à sortir. Quand je suis allé le voir, il m’a dit : ‘ C’est mon métier !’ J’ai demandé s’il y avait des risques, il m’a répondu : aucun ! » Noredine demande d’abord 1500 euros. « On était trois à vouloir partir. Le troisième il a dit : si on part tous ensemble, vous faites un prix. A la fin il a descendu jusqu’à 800 euros. » Ensuite… Zaccharia résume le voyage à sa manière : « Le mec est venu. Il a lancé tout le monde dans le petit bateau. Tout droit tout droit c’est l’Italie. On descend ils disent non c’est la Grèce ici. Personne qui comprend ! »

Non, ils ne peuvent pas comprendre. Les passeurs, eux, savent bien ce qu’ils font. Depuis la Turquie ou la Libye, il est infiniment plus facile d’organiser des passages vers la Grèce que vers l’Italie. La Grèce, ce sont des centaines d’îles et des milliers de kilomètres de côtes à proximité de la Turquie. Seulement voilà : dans l’esprit des migrants, l’Italie, c’est l’Europe. C’est en Italie qu’ils veulent aller, pas en Grèce. Alors on leur vend l’Italie.

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