Pas un mot !

Ponfilly_2 Pas un mot ! Ils n’ont pas dit un mot ! Tout à l’heure, j’ai acheté la presse. Pour vérifier. Un feuillet dans Libé ! Un seul feuillet ! Je n’en croyais pas mes yeux. Pour faire place à la  » pub  » comme on dit ? Mais non il n’y avait pas de pub sur cette page. Son prix Albert Londres ? Il n’y est même pas mentionné… Dans le Monde ? Deux feuillets. Rubrique nécrologie.

Sur le web, j’ai cherché. Rien. Strictement rien. J’ai pu apprendre que Gergorin était parti passer le week-end à Londres. Pour prendre un peu d’air… La belle affaire ! Ponfilly ? Rien ! Toujours rien !  » Ils  » ont annoncé un incendie. Deux incendies. Trois incendies… Puis… un accident de voiture. Ah non pas cette fois… Mais Ponfilly ? Rien ! Niet ! Nichts ! Nothing ! Niets ! Niente ! Ils ne veulent pas, c’est clair. Qu’a-t-il donc fait ? Rien justement… Il exerçait son métier. Le métier de journaliste. Il n’avait pu le faire qu’en créant sa propre boîte de production – c’est ce que je crois avoir compris lors d’une émission de radio où il était interviewé, il expliquait cela sans rancoeur, très clairement. Et ça, ça leur fait honte quelque part, à tous. Sans doute. Oui, il voulait exercer son métier. C’est tout. Ce n’était pas plus compliqué que cela. Apparemment il n’y arrivait plus.

Je ne le connaissais pas. J’avais lu un de ses livres,  » Scoops « . J’avais vu un de ses documentaires,  » Massoud l’Afghan.  » Je l’avais entendu parler de son métier sur France Culture. Je ne le connaissais pas mais j’aurais voulu le connaître. Cela me faisait du bien de savoir qu’il existait encore des gens comme lui. Il fait partie de ma petite  » famille  » secrète, ma famille journalistique… Albert Londres, Joseph Kessel, Alain Chaillou (lire son roman,  » La Lésion étrangère « , édifiant aussi, dont la presse a très peu parlé…), Denis Robert, Jean Rolin que j’ai aussi entendu parler de son métier récemment – là aussi c’est édifiant -, …

Christophe de Ponfilly s’est suicidé avant la remise du Prix Albert Londres. Hasard ? Symbole ? Je veux croire que c’est un acte symbolique. Mais ça non plus, personne n’en parle, si ce n’est sur ce blog : cliquer ici.

Traversée houleuse ou premières velléités de journalisme…

Photo_traversehouleuse_1RE-POR-TA-GE. Le grand mot. Je suis ingénieur et le mot commence à me faire rêver. Reporter… avoir son mot à dire… Je décide de prendre le large. Un avant-goût de tour du monde pendant mes congés… J’ai acheté un appareil photo numérique, une folie. Un rêve… Je ne sais pas.

A Paros, je rencontre Ravi et Dipak, deux Néo-Zélandais d’origine indienne qui font le tour du monde. Cela fait huit mois qu’ils sont partis. La Turquie est leur prochaine étape. Il leur faut peu de temps pour me convaincre de les suivre. Nous prendrons un ferry de nuit pour Samos d’où nous rejoindrons Kusadaçi. Ils prévoient de descendre la côte turque jusqu’à Ölüdeniz, puis de gagner l’Autriche. Je les accompagnerai le plus au Sud possible avant de repartir attraper mon vol à Athènes. Les obligations m’appellent… Salariat. Fil à la patte. Plus pour longtemps…

La mer est démontée. Mon angoisse resurgit. Le lendemain matin, notre ferry accoste enfin sur l’île de Samos. Formalités à la douane avant de reprendre un autre bateau. Sans explication, on nous annonce deux heures de retard. Enfin, nous passons en zone d’embarquement. Sur le quai, longue attente à nouveau. La mer est très mauvaise. Je me renseigne auprès d’un employé :  » On attend l’autorisation, ce n’est pas sûr qu’on parte.  » Rav’ et Dipak sympathisent avec un groupe de routards. Devant nous, un voyage organisé, une cinquantaine de Taïwannais. Je vois bien l’état de la mer, le vent, au moins force sept. Je trouve que c’est de l’inconscience de partir. Je tente vainement de le faire comprendre à mes compagnons de route, mais ils sont trop occupés à discuter avec les autres. J’envisage de ne pas partir, mais je ne me vois pas en train de leur annoncer :  » Ecoutez, je ne pars pas, c’est trop dangereux.  » Je me fais une raison. Deux bateaux sont amarrés. Un gros ferry des lignes régulières grecques et un autre, trois fois plus petit, qui arbore un pavillon turc. Lequel prendrons-nous ?  » Le grand, évidemment, me rassure Dipak. Ne t’inquiète pas, cela ne craint rien, regarde sa taille.  »

Sur le quai, les marins s’affairent. J’espère, je prie pour que cette maudite autorisation ne soit pas donnée. Tout à coup, la colonne s’ébranle. Nous partons. Horreur ! Elle se dirige vers le rafiot turque. Le groupe d’Anglo-saxons beugle de joie, Rav’ et Dipak se joignent à eux. J’ai l’impression d’être la seule à avoir conscience de la situation, je n’en montre rien. Les touristes taïwannais, chemises hawaïennes, canotiers et tout, montent les premiers et s’installent à l’intérieur. Nous ne sommes pas encore partis, qu’ils entonnent en chœur des chansons. Ils sont en vacances. Nous nous installons à l’arrière sur le pont avec les autres routards. Ils sortent des canettes de bière, ça commence à déconner sec. Moi, je pense au Titanic.

Le bateau quitte le port qui le protégeait de la houle. Vlan, un paquet d’eau sur la tronche. Et allez, un deuxième. Les joyeux lurons hurlent de rire. Mes cheveux dégoulinent, j’enlève mes lunettes de soleil. Le bateau tangue de plus en plus fort. Les coups de boutoir, lorsqu’il retombe, sont impressionnants.  » Waouh !!!  » Ils se croient sur un manège ou quoi ? Au bout d’un quart d’heure, une Anglaise se lève. Elle tire carrément la tronche. Elle va dégueuler. J’aperçois en bas un Taïwannais penché par dessus bord en train d’en faire autant. Juste au-dessus du sac à dos de Dipak. On commence à moins entendre les joyeux fêtards. Moi, curieusement, ma peur se transforme en une sorte de bravoure que je ne me soupçonnais pas. Je reprends du poil de la bête. La vue de tous ces gens terrorisés peut-être. A mon grand étonnement, je domine totalement ma peur. Je suis prête à mourir.

L’embarcation gîte dangereusement. J’aperçois la côte turque, très, très loin. Pas un seul bateau en vue. En cas de naufrage, on pourra lancer toutes les fusées que l’on voudra, je ne vois pas qui viendra nous secourir. Les vacanciers ne chantent plus. Par moments surgit une tête en haut de l’escalier, comme un poisson rouge hors du bocal. Un Taïwannais en quête d’oxygène. Tels des larves, les touristes se tortillent et se contorsionnent sur le pont, les yeux implorants, le visage déformé par la frayeur. Ils sont verts, jaune, gris, on ne sait plus. Plus un milligramme d’amour propre. L’heure est très très grave, c’est le moins qu’exprime leur visage. Impossible de leur extirper le moindre sourire. Dès le début, ils ont lâché les guitares. Un voyage organisé ! Ils se croyaient pris en main, en sécurité !

Rav’ et moi passons à la proue. Derrière, nos joyeux drilles sont à peine plus fiers que les Taïwannais. On ne les entend plus du tout. Affolée, une Japonaise vient s’installer à côté de nous sur le banc. Nous sommes les deux seuls vaillants sur cette embarcation. Le bateau fait alors une telle embardée – il gîte à la verticale – qu’elle croit sa dernière heure venue :  » Omo ! Omo !  » ??? Je crois qu’elle va pleurer mais ses yeux restent ronds comme des billes. En bas, ça dégueule sec.  » Do you have a plastic bag ?  » nous supplie un homme qui vient d’émerger de l’escalier et rampe à nos pieds. A présent il est vautré par terre, les deux bras appuyés sur le banc dont seule émerge sa tête. Adieu ego, liesse et fierté. J’ébauche un geste pour sortir mon appareil photo. Rav’ me sermonne :  » Come on !  » Bêtement je rengaine. Erreur de jeunesse…

Soudain, un homme d’équipage apparaît sur le pont. Que vient-il nous annoncer ? Qu’il faut enfiler les gilets de sauvetage ? S’il y en a… Non. Lestement, il descend le pavillon grec et hisse le drapeau turc. Puis il redescend dans sa cabine. Les haut-parleurs se mettent alors à diffuser de la musique à plein volume. Surréaliste. La croisière en perdition sera moins sinistre.

Enfin, la côte se rapproche. Kusadaçi. Nous accostons, ou plutôt, nous tentons d’accoster. Dans le port, la houle est telle qu’il faut vingt minutes aux hommes d’équipage pour réussir à amarrer notre coquille de noix. Nous débarquons enfin. Des femmes craquent et fondent en pleurs. Crises de nerfs. L’une d’elle, traumatisée, ne peut plus marcher. On la débarque sur un chariot, pauvre petite chose recroquevillée. Elle se tient le front et pleure convulsivement. Son mari marche à côté d’elle et lui tient la main. Quelle épreuve !

Mais déjà ce n’est plus qu’un lointain souvenir. Je pose le pied sur la terre ferme. J’entends le muezzin appeler à la prière. La Turquie m’appelle.

Mai 2000

Athènes ou comment je suis devenue journaliste

Chvre_1Quartier de l’Acropole. Je traîne, désoeuvrée, j’ai raté un avion. Un homme accourt vers moi d’un pas pesant, ses cheveux gris échevelés.  » Vous êtes française ?  »  » Oui…  » Soulagement de sa part.  » Ah…  » Il bafouille un moment. Il semble bouleversé.  » Je suis français. On vient de me voler. Je n’ai plus rien, plus un sou.  » Se retrouver en pays étranger sans une connaissance ni un kopeck en poche, pas même de quoi se payer un verre d’eau ou un appel téléphonique, cela m’est déjà arrivé à Madrid, lors d’une mission pour Thalès. Je ne peux que compatir.

 » Je rentre de reportage. Des Serbes m’ont coincé à l’aéroport militaire. Regardez !  » Il me montre le fond tailladé de sa vieille besace en cuir.  » Ils ont pris mon magnétophone. Trois mois de travail !  » Il en est malade. Moi aussi. Il ne me laisse pas parler.  » L’ambassade est fermée. Je dois attendre lundi.  » Je ne peux pas le laisser dans la merde.  » Venez, je vous invite à déjeuner !  » Cela me fera gagner du temps pour voir si oui ou non il me  » pipeaute « . Il veut rejoindre une copine qui vit sur une île. Elle pourra le dépanner. Mais il n’a même pas de quoi se payer le train.  » Je travaille pour Libération. Vous connaissez ?  » Tu parles si je connais ! Je lui fais part de mon envie de devenir journaliste.  » Regardez, je suis déjà équipée « . Je lui montre mon Nikon.  » Ah ben justement, je cherche un photographe. Le mien m’a lâché.  » Je bondis :  » Ca m’intéresse !  » Ne connaissant rien au journalisme, mes velléités de reportage avaient tourné court et s’étaient résumées à quelques photos de chèvres et de bergers, prises de loin, au hasard.  » Vous êtes prête à partir en reportage avec moi, à me suivre en Serbie ?  »  » Oui, au contraire !  »

Cet homme tombe du ciel, littéralement.  » Ah ben écoutez, dès que je rentre à Paris, je vous recontacte et nous passons à Libé régler les formalités.  » Il me dit s’appeler Jean Quatremer, un pseudo. Son vrai nom, Jean-Paul Lurier. Il me montre sa carte d’identité. Je m’enquiers des salaires. C’est moins que ce que je gagne, mais ça va. Je réalise que je suis prête à n’importe quel sacrifice. Je suis sur un nuage. Mon rêve pourrait devenir réalité. Je ne dois pas laisser passer cette chance. Il accepte mon invitation, mais pas à déjeuner, seulement pour un café, ce qui m’étonne un peu. Il pue le bouc, mais cela conforte l’idée que je me fais du reporter en mission. Je cherche vainement un moyen de le coincer. Impossible, il parle sans cesse. Politique, journalisme, … Il n’arrête pas. Il me questionne. Impossible de me concentrer. J’essaye de le situer un peu mieux.  » Tu connais untel ?  »  » Oui bien sûr, un ami de machin !  »

Je décide d’appeler Sophie – son copain est grand reporter – et je m’échappe un moment aux toilettes. Elle me dira tout de suite s’il connaît ce type, au moins de nom. Mais les toilettes sont trop proches de la table. L’homme m’entendra, je n’ose pas appeler. Je décide de jouer quitte ou double. S’il est honnête, ce serait dégueulasse de ne pas l’aider, s’il est malhonnête, tant pis. Je ne veux pas risquer de léser un innocent. Nous nous rendons à un distributeur de billets. Je tire 50 000 drachmes, six cent francs environ, que je lui tends. Il me remercie, me fait la bise et disparaît. J’appelle aussitôt Sophie :  » Devine ce qui m’arrive !  » Elle m’arrête aussitôt :  » C’est du pipeau ton truc !  » L’évidence me saute alors aux yeux. De retour à Paris, j’appelle l’hôtel de ses parents, dont il m’avait laissé les coordonnées.  » Lurier ? Non, le propriétaire ne s’appelle pas Lurier.  »

Ce qu’il ignore, c’est que je lui suis immensément redevable. Grâce à lui, un déclic s’est produit. Pour la première fois, je venais de m’envisager journaliste. Jusque là c’était une chose impensable. J’étais scientifique, j’étais ingénieur. J’étais une personne sérieuse, conforme à l’image que l’on se faisait de moi et qui me flattait gentiment. Et là, tout à coup, comme un voile que l’on aurait brusquement arraché, en l’espace d’une seconde, je réalisai que j’étais prête à tout pour devenir journaliste. Cette vague envie, latente depuis longtemps, venait de se transformer en un désir plus fort que tout. C’était comme si, tout à coup, quelqu’un était venu me donner de mes nouvelles.André Breton… Je serai journaliste.

Juin 2000

Paris et comment je suis devenue journaliste

SamaritaineDe retour à Paris, je raconte l’histoire à Nathalie, ma soeur : Mais il est connu ton mec ! Ils passent sans arrêt des avertissements contre lui dans les petites annonces de Libé ! J’étais passée à côté. J’envoie aussitôt un mail à Libération pour leur signaler l’incident. Cela pourra toujours leur être utile. Et puis… cela me fera connaître… On ne sait jamais. Jean Quatremer, me répond rapidement un petit mot charmant, plein d’humour :

Chère Sylvie, Effectivement, il est connu comme le loup blanc et nuit à ma réputation depuis onze ans. J’ai porté plainte mais en vain. Néanmoins, il faut que vous sachiez qu’un journaliste en perdition a d’autres moyens de contacter son journal que de taper les touristes… Je suis désolé de votre mésaventure. Comme disait ma grand-mère, chat échaudé… Amicalement. Jean Quatremer (le seul, le vrai, l’authentique)

Je ne devrais pas m’en vanter : la mésaventure prouve à quel point j’ignore alors tout du journalisme. Deux jours plus tard, je reçois un appel de… Sorj Chalandon, un des rédacteurs en chef de Libération. Il passe vingt minutes au téléphone avec moi. Très sympa. Il veut envoyer un journaliste sur place. Il en a marre de ce type qui nuit à la réputation de Libé depuis quinze ans et qu’ils n’arrivent pas à arrêter. Je saute sur l’occasion : Je peux y aller comme pigiste ! Je sais à peine ce qu’est un pigiste. Mais il préfère que cette affaire soit traitée par quelqu’un du journal.

Une copine me donne alors ce précieux conseil :  » Mais pourquoi tu ne ferais pas une formation de journalisme ?  » Elle me parle du CFPJ, le Centre de Formation et de Perfectionnement pour les Journalistes de la rue du Louvre. L’aventure est partie.

Juin 2000