TSUNAMI (1/5). Aux Marquises, le ‘tai toko’ des anciens sauva des centaines de vies.

Cher lecteur, une fois n’est pas coutûme, je vous propose une série d’articles que j’ai écrits en février 2003 après avoir effectué une enquête passionante sur les tsunamis. A l’époque, le tsunami d’Asie du Sud de Noël 2004 n’avait pas eu lieu, et personne ne parlait encore d’alerte au tsunami, même si elles existaient déjà. A la suite du tsunami de 2004, j’appelai le centre d’alerte de Tahiti : Personne n’avait alerté la Thaïlande ! Pourquoi l’alerte n’avait-t-elle pas été donnée ? Voici ce qui m’avait été répondu : cela ne faisait pas partie de leurs attributions… Et en Asie du Sud, les systèmes d’alertes fonctionnaient bien, mais dans des bureaux restés vides…

Février 2003.

Une nuit de mai 1960 aux Marquises…  » C’est le postier, en rentrant chez lui le soir, qui a entendu la mer gronder plus fort que d’habitude. Il a pris sa lampe et il a constaté que la mer se retirait de manière importante. Tout de suite, il a compris. Le fameux ‘ tai toko ‘, l’alerte à la vague des anciens ! Il a couru prévenir la gendarmerie. Vingt minutes après, la vague envahissait la baie, détériorait la prison et des farés. Grâce à lui, tout le monde fut sauvé.  » François Schindelé, chercheur au laboratoire de Détection et de Géophysique du CEA et modélisateur de tsunamis connaît des dizaines d’anecdotes semblables. Le tsunami de 1960 fut l’un des plus importants du 20e siècle. Parti des côtes chiliennes, il termina sa course au Japon, faisant des milliers de victimes sur son passage. Régulièrement, même si elles n’ont pas l’ampleur de celui-ci, de grandes vagues rayent des villages côtiers de la carte. Les tsunamis sévissent sans crier gare, surtout dans le Pacifique.

Banlieue de Chicago. Le soleil se lève sur le lac, moins18°. Emile Okal enseigne la géologie à la North Western University. Ce sismologue d’origine française s’est spécialisé dans la compréhension des mécanismes par lesquels une source sismique engendre la vague. » Les tsunamis sont généralement provoqués par des effondrements sous-marins et des séismes, parfois les deux. Plus rarement par une éruption volcanique.  » Leurs vagues n’ont rien à voir avec la simple houle. C’est en effet un mouvement du sol qui est à l’origine du phénomène et qui génère un déplacement de toute la colonne d’eau.  » Imaginez que vous donniez un coup de pied dans une piscine en plastique. L’eau se mettra en mouvement et se propagera sur de très longues distances. Un tsunami, ce n’est pas très différent « , explique Emile Okal. Le tsunami est d’autant plus rapide que l’océan est profond. En pleine mer, il file aussi vite qu’un avion de ligne et ses vagues passent inaperçues – elles atteignent à peine un mètre et sont espacées de 200 kilomètres. C’est pourquoi il n’y a pas de danger pour les bateaux au large. 

C’est quand il aborde un continent ou une île, que le tsunami – ce mot d’origine japonaise signifie  » vague du port  » – devient dangereux. Il ralentit jusqu’à 50 kilomètres à l’heure, la hauteur de ses vagues augmente rapidement et toute son énergie se déverse avec une puissance colossale :  » Une vague de deux mètres est capable de pénétrer à plusieurs centaines de mètres à l’intérieur des terres. «  Difficile de dire à quoi ressemble un raz de marée. Dans l’imagerie populaire, c’est un grand mur d’eau qui dévaste tout sur son passage. D’après François Schindelé, on peut effectivement assister au déferlement d’une vague de plusieurs mètres de hauteur. Ces tsunamis, de type  » déferlante « , sont généralement les plus dévastateurs. Mais il y a aussi les tsunamis dits  » tranquilles « , sans vague, qui montent assez haut.  » Lors de ces derniers, le niveau d’eau monte calmement, et le flux emporte tout lors de son retrait. En 1960 à Tahiti, l’eau a ainsi atteint les pieds de la cathédrale située à 150 mètres du quai. «  

Depuis une dizaine d’années, la simulation numérique a remplacé le  » tai toko  » des anciens Marquisiens. Objectifs ? Donner l’alerte à temps aux populations et surtout, faire de la prévention en termes de constructions.  » En décembre 1992 à Flores en Indonésie, la lame détruisit 18000 maisons et fit 2000 victimes. Les habitations se trouvaient toutes au bord de l’eau et personne n’avait été alerté. La population a été prise par surprise « , se souvient François Schindelé. Récemment encore, les puissances de calcul des ordinateurs étaient insuffisantes.  » Nous n’avons réellement pu simuler qu’à partir des années 90 « , atteste François Schindelé. Les chercheurs élaborent des modèles sophistiqués qui tentent de reproduire, à partir d’un séisme, la génération et la propagation d’un tsunami, puis l’inondation côtière qu’il occasionne. Ensuite, ils affinent leurs modèles à l’aide de cas réels. Les plus utilisés sont le modèle américain, Most (Method Of Splitting Tsunami) du Pacific Marine Environmental Laboratory de Seattle, le modèle japonais, Tunami (Tohoku University’s Numerical Analysis Model for Investigation), et enfin le modèle français du CEA. De l’avis des experts, le modèle français serait le plus complexe.  » Le modèle français est de loin le meilleur. Il est réellement d’une très grande complexité « , atteste Costas Synolakis, à qui l’on doit le modèle américain. « L’avantage des modèles américains et japonais est de mieux calculer l’inondation. » 

Sur son ordinateur portable, François Schindelé lance une visualisation de la simulation du tsunami de 1995 consécutif à un séisme au Chili. On voit la dépression de départ, puis la vague se former, se propager puis arriver sur les terres. Celle-ci ne se propage pas simplement, à cause des reliefs sous-marin. Un relief la ralentit, un bassin l’accélère. On observe également des phénomènes de diffraction, autour des obstacles. Tout cela, le modèle en tient compte puisqu’il a une connaissance précise du fond de l’océan. A l’écran, la surface de l’océan apparaît aussi réelle qu’une photo prise par satellite.  » Nous utilisons des grilles bathymétriques, c’est-à-dire des grilles du fond marin. Puis nous propageons la vague dans l’océan. Nous partons de grilles de mailles de deux à cinq kilomètres au départ, autour de la faille. Ensuite nous diminuons le maillage. Autour des îles, nous utilisons un maillage de l’ordre de la centaine de mètres, et dans les baies, de la dizaine de mètres « , précise le chercheur.

L’algorithme est itératif : dès qu’un résultat est obtenu, il est réinjecté dans la maille suivante. Pour tout le Pacifique, une grille constituée de mailles de cinq kilomètres de côté représente un nombre astronomique d’éléments, que seuls les ordinateurs de la dernière décennie sont capables de traiter. Malgré ces moyens, propager un tsunami d’un bout à l’autre du Pacifique sur une station de travail requiert quatre jours de calcul. Dans la réalité, la vague traverse le Pacifique en vingt heures. Alors, les modélisateurs établissent des banques de données de simulations, des cas préparés à l’avance.  » Nous faisons des simulations a priori à partir d’événements répartis sur la côte d’Amérique du Sud. Lors d’un séisme, nous partons de ces calculs pré-effectués « , explique François Schindelé. Mais le dernier tsunami trans-pacifique remonte à 1964, suite à un séisme de magnitude 8,4 en Alaska. Il n’y a donc pas eu de simulation lors d’une alerte réelle. En cas d’un nouveau séisme de ce type, les centres d’alerte doivent être capables, à partir de ces bibliothèques de cas, de décider des zones à évacuer dans les heures qui suivent. 

4 réflexions sur “TSUNAMI (1/5). Aux Marquises, le ‘tai toko’ des anciens sauva des centaines de vies.

  1. Madame Sylvie Lasserre
    Madame,

    Il est un peu simpliste de decrire comme vous le faites
    la situation du 26 dec. 2004 en disant simplement
    « parce que ce n’etait pas dans leurs attributions ».

    Effectivement, ce n’etait pas dans leurs attributions, et par consequent, il n’y avait
    aucune procedure etablie pour communiquer le danger.
    Et cela pour une raison simple, c’est que dans l’histoire connue de
    la sismologie, il n’y avait jamais eu de tsunami transoecanique dans l’ocean Indien
    (le precedent en 1833 avait probablement cause des degats a Madagascar et aux Mascarenes, mais nous n’en avons aucune chronique fiable).

    Les collegues de PTWC
    (dont un de mes anciens etudiants de garde ce jour-la), se sont retrouves dans
    la situation de chercher desesperement des numeros de telephone dans l’Ocean
    Indien, et ceci le jour de Noel (a Hawaii). La derniere fois que j’ai essaye un
    numero de telephone trouve dans le bottin un dimanche, j’ai obtenu une machine qui m’a dit combien mon appel etait important, et m’a gentiment prie de rappeler aux heures ouvrables (en fait meme les jours ouvrables, le plupart des telephones
    sont geres par des ordinateurs et de fait beaucoup moins utiles qu’il y a 30 ans…).

    La grande faillite du 26 dec. 2004, c’est que rien n’avait ete prevu a l’avance pour
    communiquer l’alerte. Effectivement cela vient du fait que l’ocean Indien n’etait
    pas dans les attributions des centres du Pacifique, mais votre texte donne malheureusement l’impression
    d’un certain detachement bureaucratique, egoiste, voire paresseux,
    de la part des scientifiques concernes, alors
    que
    ceux-ci, conscients du danger, ont cherche a propager l’alerte.

    Cela serait equivalent a quelqu’un qui voit un incendie du haut d’une montagne
    au loin dans un pays voisin, mais qui ne connait pas le numero des pompiers dans ce
    pays-la, parce qu’il n’a jamais pense qu’il pourrait en avoir besoin.

    On n’improvise pas dans une condition d’urgence. Il faut des algorithmes
    atteignant le niveau d’un reflexe, d’un automatisme. C’est ce que fait un pompier
    qui arrive sur les lieux d’un incendie. C’est ce que fait un commandant de bord qui
    perd un moteur au decollage. Ces professionnels sont parfaitement entraines.
    Les agents des centres d’alerte avaient les automatismes pour le Pacifique (qui d’ailleurs en champ lointain ont bien marche en 2011), mais ils n’en avaient
    aucun pour l’Ocean Indien.

    J’espere que ces quelques reflexions aideront a retablir le professionalisme des agents des
    centres d’alerte, qui malheureusement est erode par la maladresse de votre
    texte.

    Je vous prie de recevoir, Madame, l’expression de mes hommages.

    Emile A. Okal
    Professeur de Sciences de la Terre et planetaires
    Northwestern University
    14 mars 2011

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  2. Monsieur Okal,
    Merci pour ces précisions qui permettront en effet au lecteur de mieux comprendre ce que sous-entend mon introduction. Je suis entièrement d’accord avec vous : les simulations ont bien fonctionné, mais à mon sens elles auraient dû permettre de lancer les alertes vers les zones menacées. C’est visiblement la mise en oeuvre du système d’alertes qui n’a pas fonctionné parce qu’il n’existait pas de système de coordination efficace. Ce que le tsunami spectaculaire de 2004 a probablement aujourd’hui permis de corriger je l’espère.
    Je ne vous cache pas ma stupeur lorsque j’ai appelé Tahiti le lendemain du tsunami et compris qu’alors que nous disposions de simulateurs très sophistiqués, dont la fonction est justement de servir à déclencher les alertes, chacun était resté impuissant dans son coin, un peu à la manière comme vous dites du pompier qui assiste à un incendie loin de chez lui mais n’a pas le numéro de téléphone de la caserne voisine pour pouvoir la prévenir et lui demander d’intervenir.

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