Turkménistan. Elle passe les barbelés pour présenter son bébé à sa cousine

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Frontière ouzbéko-turkmène. Un no man’s land de plusieurs kilomètres a été aménagé entre les deux Etats*. Des villages purement et simplement coupés en deux, les maisons à l’intérieur détruites, les habitants déplacés d’un côté ou de l’autre de la frontière, les familles séparées.

Un gros problème pour les mariages et les enterrements par exemple… Seul un visa de trois jours, au coût exhorbitant, est accordé aux familles d’Ouzbékistan désirant se rendre à une cérémonie au Turkménistan. Quant aux familles turkmènes, elles ne sortent pas du pays. De rares points de passage obligent à faire des détours de quelques centaines de kilomètres alors que les proches sont à moins de dix kilomètres à vol d’oiseau.

_mg_3356-bd.1266342669.jpgSur cette photo, deux jeunes filles. Deux cousines. Elles ont vingt ans. La maison de l’une se trouve en Ouzbékistan, celle de sa cousine au Turkménistan. La maison détruite que l’on voit sur la photo ci-dessous, c’était celle d’Amangul, la cousine turkménistanaise. Sa famille a été déplacée plus loin à l’intérieur du Turkménistan. Depuis la construction des fils barbelés, elles ne se voient plus. Amangul a accouché quinze jours plus tôt. Zhanna, sa cousine d’Ouzbékistan n’avait encore jamais vu le bébé.

Ce jour-là, alors que je me trouve chez Zhanna en Ouzbékistan – sa maison est située à une vingtaine de mètres des barbelés -, Amangul vient présenter son bébé à sa cousine.

Pour cela, selon toute vraisemblance, elles se sont arrangées avec les soldats gardes-frontière. Comment ? Je l’ignore. Elles sont jeunes, eux aussi, j’imagine qu’ils se connaissent bien puisque la maison de Zhanna jouxte les barbelés. Je suppose qu’ils se sont montrés compatissants. J’imagine que peu à peu Zhanna, qui les voit faire leur ronde plusieurs fois par heure chaque jour, les a apprivoisés.

_mg_3348-bd.1266342648.jpgLa visite est rapide. Zhanna surveille. Lorsqu’elle aperçoit enfin Amangul, elle court à sa rencontre. Je les vois parlementer quelques minutes avec les soldats – je reste en retrait car ils ont la gachette facile. Le bébé est chaudement emmitoufflé. Amangul ne prend même pas le temps d’entrer chez Zhanna. Elles échangent peu de mots. Elle présente le bébé à sa tante qui n’ose s’aventurer au-delà du pas de sa porte. Amangul surveille les soldats, se retourne sans cesse. Puis elle repart d’un pas pressé, serrant son petit et suivie de sa cousine qui la raccompagne jusqu’aux barbelés. Et la jeune disparaît d’un pas vif.

Nota bene : Amangul a prénommé son bébé  » Saparmurad » (le prénom de feu le dictateur Niyazov). Je m’étonne. Elle m’explique :  « Pour qu’il devienne comme le Président ! Le Président est bon : il nous donne le gaz et l’électricité gratuitement. Il a même son hélicoptère personnel ! »

* Rappel du contexte de l’époque (2006) : Des villages coupés en deux, des familles séparées, des imprudents tués par les garde-frontière turkmènes… Après la tentative d’attentat perpétré contre lui en novembre 2002, Niazov, le président d’alors, en profite pour durcir sa politique déjà très dictatoriale. Il fait clôturer le pays de barbelés et emprisonner les présumés coupables, des concurrents à écarter en réalité. A l’intérieur du pays, partout des barrages routiers, des policiers en faction tous les cent mètres dans les villes, des agents de la sûreté nationale. Accès réduit et surveillé à internet, téléphones sur écoute… Emprisonnement des opposants et des militants des droits de l’homme ainsi que de leurs familles. Médias totalement contrôlées, éducation réduite et orientée pour les plus jeunes…

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