Tu vois les lumières là-bas ? C’est l’Italie !

 REPORTAGE

Selon l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), l’argent du trafic d’êtres humains aurait supplanté celui de la drogue. Une « industrie » très lucrative, générant des dizaines de milliards de dollars chaque année, véritable manne pour les passeurs qui traquent le client dans les pays en crise, poussant au départ des affligés qui ne rêvent que d’Europe. A raison de mille cinq cent euros par personne en moyenne, payés en liquide, le business attire de nombreuses convoitises.

Par Sylvie Lasserre. Mai 2006

lesbos.1210586372.jpgUne nuit sans lune. La haute mer. Un rendez-vous nocturne entre deux bateaux. L’un grand, confortable, l’autre petit, en piteux état. Cette nuit là, vingt et un passagers clandestins sont débarqués de force sur le rafiot, avec pour toute recommandation : « Allez tout droit, toujours tout droit. Vous voyez les lumières là-bas ? C’est l’Italie ! » Puis les passeurs filent à bord du grand bateau. La scène se déroule à quelques miles de Chios, une île grecque proche des côtes turques. Elle aurait tout aussi bien pu se passer aux abords d’une des nombreuses autres îles qui bordent la côte turque : Kos, Samos, Rhodes, Lesbos… Jilani, palestinien, 37 ans, ne cesse de maugréer. Il se voyait déjà en Italie. Le voilà en Grèce, derrière les barreaux du camp de Chios depuis dix jours !

 

En mer Egée, tous les migrants clandestins se font ainsi duper. L’île de Chios, située à quelques miles de la Turquie, voit arriver en moyenne une dizaine de barcasses chaque mois, que les passeurs choisissent d’abandonner avec leur « chargement » avant l’entrée dans les eaux territoriales grecques. Même chose pour Kos, Samos, Rhodes ou encore Lesbos, situées au confluent de flux migratoires asiatiques et africains. Les migrants venus d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, de Turquie et même du Bangladesh transitent par la Turquie pour rejoindre l’Europe à bord de vieux bateaux ou de canots pneumatiques. Ceux qui arrivent du Proche-Orient et d’Afrique passent par la Libye et le Liban, d’où on les embarque sur des bateaux de marchandises avant de les laisser terminer leur parcours sur de petits bateaux à l’approche de la Grèce. Ayant peu de notions de géographie, ne connaissant pas la route que leur font emprunter les passeurs, ils pensent effectivement arriver en Italie alors qu’ils débarquent en Grèce. Certains passeurs font même croire à leurs clients, pour les « tranquilliser », que la mer Egée est une rivière…

A raison de 1500 euros en moyenne le passage, plusieurs milliers de clients par an, rien que pour les entrées par la mer, le marché est particulièrement juteux. Selon l’OSCE, le trafic d’êtres humains au sens large rapporterait des dizaines de milliards de dollars chaque année. Une véritable manne, qui aurait supplanté celle de la drogue. Environ 4000 réseaux « employant » près de 40 000 personnes se partageraient le gâteau. Des mafias kurdes et turques essentiellement.

Quelques jours plus tôt, sur une plage des environs de Bengazi. Jilani et ses compagnons de voyage embarquent pour le grand voyage. « On est partis sur les coups de six heures du soir. » Le passeur, Noredine, les accompagne. « Grand, 45 ans environ, avec des bijoux et tout… » précise Jilani. Avec lui, deux hommes de main. Un grand bateau. « On était à l’aise, il n’y avait pas de problème, » se souvient Jilani. Une croisière presque… Direction l’Italie. Chacun a payé entre 800 et 1000 euros. Les tarifs se négocient individuellement avant le départ, avec le passeur.

La « confortable croisière » sera de courte durée. « Le grand bateau a marché deux nuits dans la mer. La journée on s’arrêtait. Vers cinq heures du matin ils nous faisaient descendre à terre, on restait dans un petit endroit, puis ils revenaient à six heures du soir, et allons-y ! » relate Jilani. La troisième nuit, à quelques miles des côtes grecques, un petit bateau les attend en pleine mer. « Il est venu se coller au grand bateau et on a changé. Au début j’ai eu la trouille. Parce qu’on était trop nombreux. Je me suis dit : non je ne vais pas monter dans le petit bateau. Ca ne m’intéressait plus… » Comme les autres, Jilani n’a pas l’habitude de la mer. « Il y avait je ne sais pas combien de mètres en dessous de nous. Il y en a un qui a dit : Moi je ne veux pas monter ! Alors un des hommes l’a menacé avec un revolver : Monte sinon on te… » Une fois tout le monde à bord, l’homme leur annonce qu’il va les laisser poursuivre seuls. Protestations : « Attends ! On ne sait pas conduire le bateau ! » L’homme reste sourd. Le grand bateau repart.

Faute de place, personne n’ose bouger. Le rafiot pourrait basculer. Un des passagers, qui connaît un peu la mer, prend la barre. Mais… au bout de deux heures, le moteur lâche. « La femme pleurait, elle a fait sa prière. Moi je ne voulais pas mourir. J’ai dit : On va continuer en ramant. Mais il n’y avait pas de rames. Alors on a arraché toutes les planches d’un grand coffre, chacun en a pris une. » Huit heures du matin, ils touchent enfin terre. Mais… « C’était pas l’Italie, c’était la Grèce ! Sur la plage, des habitants nous regardaient. Ils ont appelé la police qui nous a amenés ici. Ca fait neuf jours. On est dégoûtés ! »

La femme qui pleurait, c’est Ruba, la seule femme du groupe. Née à Gaza, elle aussi vivait en Libye. Professeur d’arabe, 32 ans. Elle a laissé mari et enfants – dix, sept et quatre ans – pour suivre son frère. C’est lui qui a rencontré Noredine dans la rue. Chacun a payé 1000 euros. Sur les raisons de son départ, Ruba reste évasive : « La Libye ce n’est pas chez moi… En Italie il y a les droits de l’homme. » Ses projets ? « Quand je serai en Italie, je m’installerai, je me débrouillerai, puis je ferai venir mon mari et mes enfants. » Un flegme étonnant. « Mais j’hésite encore entre rester en Italie ou retourner en Palestine. »

Ce que Jilani et les autres ignorent, c’est qu’ils ont eu beaucoup de chance. Cette nuit là, la mer était calme, le vent ne s’est pas levé. Chaque année, on déplore plus d’une centaine de noyades lors de ces traversées nocturnes. Des cadavres sont régulièrement retrouvés sur les côtes. Le jour même de la traversée de Jilani, quatre squelettes étaient récupérés par des pêcheurs en Turquie, en face de Lesbos.

Jilani, Ruba et les autres sont des migrants économiques. Cela signifie qu’ils avaient le « choix », même si leur vie n’était pas une vie comme on dit… Celle de Jilani, c’est une vie d’errements : « Je suis né à Gaza, j’ai grandi à Gaza. Après je suis parti en Italie… Je faisais des pizzas, je suis resté six mois… puis en Libye… ensuite en Tunisie. En Tunisie c’était… la police est assez sévère. J’ai été expulsé vers la Palestine. J’ai de nouveau quitté la Palestine pour retourner en Libye. Là, je suis resté trois ans. Je travaillais au noir à droite à gauche… Je travaillais dans la forêt, je ramassais les olives… » Une vie de clandestin, une vie d’errance, comme nombre de migrants venus des pays dévastés par les guerres et les famines. « Je voulais aller vivre dans un pays où il n’y a pas la merde, où il n’y a pas la guerre, où il n’y a pas de problèmes quoi ! Voilà ! »

C’est à Bengazi dans une gare routière que Jilani a rencontré Noredine, le passeur. Un Libyen. « Je cherchais une place dans un taxi collectif. Il s’est approché, on a discuté… Peut-être qu’il était en train de chercher ses clients, je ne sais pas… On s’est revus plusieurs fois. Il m’a dit qu’il pouvait me faire partir en Europe, en Italie. » Passent trois ou quatre mois pendant lesquels Jilani hésite, réfléchit. Noredine finit par le convaincre. Le marché est conclu pour 800 euros. « Noredine est un chasseur. C’est très facile pour lui de trouver des proies, tout le monde veut aller en Europe ! »

Zaccharia, autre compagnon d’infortune de Jilani et Ruba, vivait en Libye depuis 2001. Palestinien lui aussi. Un petit emploi dans un café, homme à tout faire, en échange d’un logement et d’un peu d’argent. Il se souvient de sa rencontre avec Noredine. « Il venait prendre son café là où je travaillais. Il passait son temps au téléphone. Je l’entendais : ‘ Il fait beau, on sort ce soir…’ J’ai d’abord cru que c’était un homme d’affaires. Puis j’ai compris et je me suis dit qu’il pourrait peut-être m’aider à sortir. Quand je suis allé le voir, il m’a dit : ‘ C’est mon métier !’ J’ai demandé s’il y avait des risques, il m’a répondu : aucun ! » Noredine demande d’abord 1500 euros. « On était trois à vouloir partir. Le troisième il a dit : si on part tous ensemble, vous faites un prix. A la fin il a descendu jusqu’à 800 euros. » Ensuite… Zaccharia résume le voyage à sa manière : « Le mec est venu. Il a lancé tout le monde dans le petit bateau. Tout droit tout droit c’est l’Italie. On descend ils disent non c’est la Grèce ici. Personne qui comprend ! »

Non, ils ne peuvent pas comprendre. Les passeurs, eux, savent bien ce qu’ils font. Depuis la Turquie ou la Libye, il est infiniment plus facile d’organiser des passages vers la Grèce que vers l’Italie. La Grèce, ce sont des centaines d’îles et des milliers de kilomètres de côtes à proximité de la Turquie. Seulement voilà : dans l’esprit des migrants, l’Italie, c’est l’Europe. C’est en Italie qu’ils veulent aller, pas en Grèce. Alors on leur vend l’Italie.

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